m*

^^Âj:4'^

.' /.:<

.■•^■' ^'■

*^V

Oc '."

.■ *)

-.■ ^' "a:^-

!#

mi

•';.

t*^*'

;.<,i

.i/"-

•.•t

> •' '

'/.--^

«;''

«

Pp

•'t. ' , -

p^^^^'

^' '..- ^ " ' .'. '• ■■' \ ■"■ .

'ÎT-T'

iA» i^^T ^ 'v^

Hv'/

•A.'^•■^..'

I

3ûhn ^^ams

m

ar^.

IN THE CUSTODY Or TME

BOSTON PUBLIC LIBRARY.

SMEl F

k\^

#.♦:

é»'t

[^

9 1

À)

-^i»^

'^

.)

;^;<^' ■î^;

1:

/ '

HISTOIRE

DE

J A C Q U E-A U G U S T E

D E T H O U

TOME TRE Z I E ME.

HISTOIRE

UNIVERSELLE

DE

JACQUE-AUGUSTE

DE THOU,

Depuis 1543. jufqu'en 1607.

TRADUITE SUR L'EDITION LATINE DE LONDRES.

TOME TREZIEME.

1596,

1601.

A LONDRES.

aM)<iM««B

M. D C C. XXXIV.

* I

V

1^ ffes- && es© ©© ©e9 ©^ && &<^ *fY5 ©x"

■»&^ Mvi| ©© ©0 ^^ (B^i ©îi^ G^© S'^ifi^ îît

5!^J^ MZ^^ pLW^ ^45?J^ r>.45^J^ c»i5?J_^ r* WJ^ r>.i5i^-

SOMMAIRES

DES LIVRES

CONTENUS DANS CE TREIZIEME VOLUME.

. -■ , 1-11 MMT

SOMMAIRE DU LIVRE CXVII.

AFfciires d^ Bretag/ie. Négociations a'Vec le duc ûf^ j^rT de Mercœttr. Champi^yiy livre Tifauges a ce i y. Duc, Entreprife du mxrquis de Belle -Ijle fur le mont i c « (j. ScLint^MicheL Mort de ce Seimeur. Kequêtepref en- tée au Roi par les F rote fi ans apemblés a Loudun, Ce Trince leur donne pour Commijfaires Emery de Vie ft) Calignon. Ajfernblée de Chenonce aux pour traiter de ï accommodement du duc de Mercœur. Propojïtions de de ce Duc, Surprife de Château-Briand par les Roja- lifies, Ajfemblée des Notables tenue a Rouen. De- mandes de l ajfemblée. Cérémonies du Baptême d'une fille naturelle du Roi. Abjuration de Charlote Cathe- rine de la Trimouille weuve du prince de Condé ^ faite entre les mains du Légat, Arrêt du Parlement de Pa- ris ^^ qui la déclare innocente de U mort du Prince fon Jome XUI, a

159^

ij SOMMAIRES,

époux. Autre arrêt rendu contre feanFlavien en fa-'

j^ ^ veur de Ujuri/Ricîion Royale, Troïfîéme arrêt rendu contre François de la Ramée y quife difoit fils de Char le IX. chute du pont aux meuniers a Taris, Morts iU luflres \ du cardinal Tolet j dAngelio de Barga j de Fré- déric Silburge s de Jean Dowz^ ; de Nicolas Vignier; de Jean Bodin; de Lambert Daneau s dH Anuce Foex,s de Florent Chrétien ^ ^ de Pierre Pithou, Suite des af- faires de Flandre, Siège de Hulfî par les Efpagnols, Mort de Rofne, Son caraBére, Reddition de Hulfi, Exploits du maréchal de Biron fur la frontière. Dé^ faite des Efpagnols par ce Général, Prife du marquis de Varamho7i ^ du comte Montecuculi, Révolte des troupes Italiennes qui étoient en gamifon à Calais, Suppreffwn des rentes de la cour dEfpagne. Voyage des Hollandois aux Indes Orientales, Defcription du Cap de Bonne-Efpérance ^ des Ijles de Madagafcar ^ de S aime- Marte ^ & de Sumatra^ ^ des mœurs de leurs habitans. Arrivée des Hollandois à Bantam dans la grande Ja<ve. Defcription de cette yille. Mœurs des Injulaires, Troifîéme voyage des Hollandois dans la, mer du Nord. Us arrivent au Cap de Fleffmgue. Ils s avancent jufquau détroit de Veygats. Spécifique contre le fcorbut appelle ! herbe Britannique, Arrivée des Hollandois a S. Nicolas ^autrement Archangel, Leur retour à Amflerdam, Retour des Indes Orientales en Europe. Arrivée des vaijfeaux Hollandois à l Ifle de Bali, Defcription du pays. Mœurs des habitans. Ar- rivée de la flot e au Texel. Defcription du Scorbut.

SOMMAIRES. ii)

SOMMAIRE DU LIVRE CXVIII.

S vite des affaires de France. Le Roi envoyé An- r ' celen Ambajfade ^ers les princes de r Empire pour Henri les engager dans la triple alliance, Difcours deÏEn- fvoyé a CéleBeur 'Palatin ^ au marquis dAnfpach. Ré- ^^97» ponfè de ces Princes, Dijpofitions de Sigifmond roi de Pologne aujujet d'une Ligue contre les Turcs, Suite de la négociation d'Ancel. Lettres de cet En^joyé à [ adminiftrateur de Saxe, Succès de Jon Ambajfade, François de Mendofe parcourt les cours d' Allemagne de la part du roi Philippe, Ilfe rend en Pologne, Pro^ po fit ions faites a ï Empereur par cet Envoyé- Rcponfe de ce Prince, Suite des affaires de Flandre, Défaite des Efpagnols a Tournhout parle comte Maurice, ré- putation de t électeur de Cologne a ce Prince aufujet du Comté de Meurs, Amiens fur pris par les Efpagnols, Confternation de la France à cette nouvelle. Le Roife rend fur la frontière. Préparatifs pour faire le fiége de la place. Siège d! Amiens par V armée du Roi. Ten* tative des Hollandois fur Venlo. Défaite de la garni-» fon de Nimégue par le cavalier Mel%i, Suite du fiége £ Amiens, Vigoureufe fi fiance des ^ffiégés. Mort de Porto Carrero gouverneur de la place. Mort de Fran^ qois d' Efpinay de S, Luc Grand Maître de l'artillerie, L' Archiduc fe prépare àfecourir Amiens, Défaite dun détachement des troupes Efpagnole s proche de Bapaume, Arrivée de r Archiduc à Dourlens, Marche de l'armée Efpagnole, Elle paroît a la vue d' Amiens, Retraite de l Archiduc. Reddition de la place. Le Roi fait des courfcsjufquaux portes d'Arras, Le prefident Richar-

dot ft) Vtlleroi entament une négociation pour la paix,

^ aij

iv SOMMAIRES.

Mouvemens dans l'Etat a^vant qm le Roi eût repris j y ^ Amiens, Ce l^ rince charge le comte de Schomberg ^ de j cQj^ Thou de traiter a-uec les dépités Frote flans, Tre^e conclue a^ec le duc de Mercœur. Prije de la Grange en Toit ou par les troupes du Duc. Suite des négociations^ Villebois li^re Mirebeau au Duc, Ses dejfeins fur / Chinon ^ fur Chatelleraud découverts. Intelligences du Duc avec les Ejpagnols découvertes par quelques lettres interceptées. Hoftilités en Bretagne ^ en Poi-^ tou. KéduHion de la Ganache à l'obéïjfance du Roi» PriJe de Peinmarck^par Sourdeac, Tentative des Roja^ li[iesjurle Pleffîs-Bertrand. Le duc de Mercœur s'em- pare de château- Briand, Confpiration d'un Char- treux pour tuer le Roi. Suite des mou^emens caufés par la perte d! Amiens, Publication de la tré^ve conclue avec le duc de Mercœur. Préparatifs pour porter la guerre en Bretagne,

SOMMAIRE DU LIVRE CXIX.

G Verre en Sanyoye. Exploits de ÏEfdiguieres de ce coté^la. RéduSîion de toute la Sa^voye en deçà, de i jjère à l'obéijfance du Roi, Le duc de Sanjoyefette les fondemens du Fort de Barrault fur les terres de France, Expédition contre les habitans des Vallées, Défaite des Savoyards. Défaite du capitaîne Gaucher par les Royaliftes a l'attaque de Villefr anche. Le Roi donne le gouvernement de Guyenne au jeune prince de Condé. Mort du maréchal de Matignon, Ambaffade de François de Luxembourg duc de Piney à Rome pour faire au Pape le compliment d'obédience. Nounjel ar- rêt du Parlement de Paris contre les Jefuites, Autre arrêt rendu contre le nommé Porfan. Difcours à cette

SOMMAIRES.

occdRon de ï A^oc ut général Ma,rion contre les Je fuites, ' Suite des guerres de VUndre. Pri/e du Fort d' Alpen j y^^ ^ de Rheinberck.par le prince Maurice, L'éleEieur de Cologne demande inutilement aux Etats la reftitution de Kheinherck, Frife de Meurs ^ de Grolle^ de Bréfort^ d'Olden%eelydeGoor^& de quelques autres petites places. Siège ^ pri/e de Lingh en par le prince Maurice. Emi- lie de Najfau fœur de ce Prince époufe a fon infqâ le prince Emmanuel fils naturel d'Antoine de Portugal. Néfrociation du roi de Dannemarc^ pour ménager la paix entre lEJpagne ^ les Pays-bas. Réponje des Etats Généraux, Ambajfade du roi de Pologne pour le mêmefujet. lu Ambajfade ur pajfe en Angleterre. Corn-- ment il y eft requ. Les Etats Généraux donnent au- dience à renvoyé de l'Empereur. Tentative des Efpa- gnols fur Ojiende. Publication du mariage de t Archi- duc avec ï Infante d Efpagne. Kc-volution en Stiede, Charle oncle de Sigifmond roi de Pologne & Viceroi de Sued.e fe démet du gouvernement. Il efl nommé Régent du Royaume par les Etats. Ajfemblée d' Arboge, Dhvifion en Suéde à ce fujet. Différend entre l Empe- reur ^ la reine d! Angleterre. Mariage du roi de Dan- nemarck^anjec la prince fe Anne Catherine fille de Joa~ chim Frideric de Brandebourg, Révolte des payfans d' Autriche. Châtiment des Chefs de ces mutins. Guerre contre les Turcs. Prife de Tottis ^ de Pappa par les Impériaux. Ils affligent fa^arin. Exploits des trou^ pes chrétiennes. Le^'ée du fiége. Les Turcs reprennent Tottis, Morts illuflres; de Gilbert Genebrard s de Pe^ tri ; du Cardinal Paleotto j d' Aide Manuce ; de Fran^ qois Patrici j de François Raphelenge de Jérôme Com^ me lin j de la Duchejfe douairière de Meckelbourg j de la

duchejfe de Sa^oye,^ d'Alfonfe duc de Ferrare, Affaire

a iij

yj SO MM AT HE S.

= de U fuccejjlon au duché de Ferrare, Traité entre

^^^^^ le Pape & CeT^r d'Ejie. Le cardinal Aldohrandin prend pojfejpon de Ferrare au nom du faim Siège,

SOMMAIRE DU LIVRE CXX.

Congrès de Ver^ins. Voyage du Roi en Bretagne, ReduEtion de Dinan , du Pleffs-Bertrand^ & de la Tour de Sejfon à lobéijfance de ce Prince, Sur la nouvelle de la marche du Roi ^ le duc de Mercœur fait partir la Duchejfe fon é p ouf e pour fe rendre auprès de ce Prince. Réduction de Craon 6f de Rochefort à lohéïf- fance de Henri. Il va ^oir en pajfant la reine Louife.. Pardon accordé par ce Prince aux S. Ojfanges. Traité conclu avec le duc de Mercœur, Edit donné en faveur de ce Duc. Il ^'ientfaluer le Roi à Angers. Mariage de Ce far de Vendôme a^ec la fille du Duc. Le Roife rend à Nantes. Il envoyé en Angleterre un Ambajfadeur ex^ traordinaire aufujet du traité de Ver^ins, Les Amhaf fadeurs des Etats Généraux fe rendent en France a la, même occafion. Conclufion de tédit de Nantes, Suite du congrès de Vervins. Ohflacle mis a la négociation par le marquis de Lullin mimftre du duc de Sa^oye. Con^ clufion du traité, Ony comprend le duc de Sa<voye, Les parties fe remettent à l'arbitrage du Pape pour les points conte fié s. Publication de la paix à Paris ^ a Bruxelles, Suite de la guerre de Sa^uoye. Siège d' Aigueb elle par les Savoyards. Char le de Crequy tente dyjetter dufecours. Il efl battu ^ fait pri/bnnier. Prïfe du Fort de Bar- rault par Lefdiguieres, Ratification du traité de Ver- fvins. Ordonnance contre le port des armes. Contrat de mariage entre Madame Catherine ^ le duc de Bar, Ar^ rét du Parlement de Paris contre Guillaume Ro^e

SOMMAIRES. vij

é'véque de Senlis, Ajfemhlée du Clergé, Ses demandes, Répon/è du Roi, Requête prefentée au Roi pur les 9V- Henri fuites dufujet de leur rétahlijfement. Arrêt du Parle^ I V. ment de Paris rendu à leur occafion contre Louis Jufle ^'i^^' de Tournonfénéchal £ Auvergne, Arrêt contraire du Parlement de Touloufe, Entrevue du Roi ^ du Légat. Départ de ce Prélat pour l'Italie, Mort de Philippe IL roi d'Ejpagne, Portrait de ce Prince, Réflexions fur fou régne. Ses obfeques. Son Or ai/on funèbre. Mort £ Anne £ Autriche reine de Pologne ^ de Jean George éleveur de Brandebourg , de Richard de Bavière \ de Frédéric de Sulzbach^dePhilippe deBaviere^de Théodore Grand Duc de Mofco^ie, Ré'volution arrivée à cette oc~ cafîon dans ce <vafie Empire, Borif^frére de la C%arine efifoupqonné d'a^voir empoifonné le C'zjir, Le peuple de Mofcou demande quil mette à fa tête pour gouver^ ner l'Empire, Refus affectés de Borifz^ Il accepte en- fin la couronne. Son couronnement. Morts illuftres ; de Benedici Arias Montanus j d'Abraham Ortelius s de Joachiin Camerarius s de Dominique Lampfon ^^ de Henri Etienne,

SOMMAIRE DU LIVRE CXXI.

S Vite des affaires de Vlandre. Affemblée des Etats de Vlandre a Bruxelles, Acte de la cejflon despajs- bas faite par le roi d'Efpagne en faveur de l'Infante Ifa- belle Claire Eugénie, Conditions fecrettes de cette cef- fton. Lettre de l' Archiduc aux Pro^vinces-Vnics, Pro- pofitions de paix entre lEfpagne ^ les Etats Généraux, Départ de l' Archiduc pour l'Efpagne, Réception de la princeffe Marguerite d'Autriche qui alloit é pou fer Phi» lippe IIL roi d^Efpagne , ^ de l'archiduc a Ferrare.

viij SOMMAIRES.

' ' cérémonies des fi anguilles de leurs Alt ejf es faite parle

Henri pape. Suite du <voya,ge de leurs Altejfes, Leur entrée I ^- à Mantoue & a Milan. Défaflre caufé par le déborde^ ^^9 ' ment du Tibre. Rétablijfement des rentes de la cour dEf- pagne. Expédition des Hollandois aux ïjles Aqores. Autres <voyages entrepris par les Frovinces-Vnies aux Indes & au Levant. Conjuration contre le prince Mau- rice découverte ^ punie. On accufe lesjejiiites devoir fuborné lajfajfm. Apologie de ces Pérès. Ambajfade des Provinces-Vnies à la reine £ Angleterre. Exploits de François de Mendo/e dans le duché de C levés. Ilfe rend maître d'Or/oy ^ du Fort d' Alpen^^ du Comté de Meurs. Il fortifie VValfom. Plaintes du duc de C levé s à cette occafton. Perfidie & cruauté desEjpagnols. Prife de VVefel^ de Fjoeinberck^^ ^ de quelques autre s place s par Mendo/e. Prife du Fort de Tolhuts ^ de Zevena'èr par le prince Maurice. Prife de Doetecom ^ de Schuy- lembourgpar les Efpagnols. Plaintes des Etats du du* ché de Cleves. L' Empereur envoyé un commijfaire Im- périal. Ecrit publié contre les Efpagnols. Vaines re- montrances de r Empereur. Confpiration a Embden dé- couverte ^ punie. Sentence de la chambre de Spire contre les habitans £ Aix-la-Chapelle. Baleine d'une grandeur prodigieufe. Affaires de Hongrie. Siège ^ prife de Javarin par les Impériaux. Sigifmond Bat- thory cède la Tranfylvanie à l'Empereur en faveur de ï archiduc Maximilien. Le cardinal André Batthory soppofe à cette cejfion. Repentir de Sigifmond. Récon- ciliation de ce Prince avec le Cardinal fon coufin. Suite de la guerre de Hongrie. Prife de Tottis ^ de quelques attires places par les Impériaux. Siège du Grand Vara- dinpar les Turcs. Ils lèvent lefiége . Tentative des Im^

périauxfurCude. Départ du duc de Mercœur pour U

Hongrie

SOMMAIRES, k

Hongrie, Affaires du Nord, Diète de Vurfo^ie, PUin- ^^êhêêêeeee tes de r Ambajjadeur du roi Sigifmond aux Etats de Sué- Henri de ajfemblés i VpfaL Réponfe du prince Char le régent du Royaume . Départ de Sigifmond pour la Suéde. Son ar- ^ ^%^' rivée dans le Lincoping. Défaite desPolonois par l'armée de char le. Entrevue du Roi &' de ce Prince. Retour pré- cipité de sigifmond en Pologne. Char le reprend Stokholm Calmar. Affemhlée des Etats de Suéde a fencoping Csf enfuit e à Stokholm. Char le fe rend maître de la Finlande ^ de la z'ille de Ner^va II fait faire le procès aux Sei^ gneurs qui aboient fui^i le parti de Sigifmond.

^■"■^—M i— MfcMil— 1^1^— ■— i— W— Il I I ■■■!■ ■■!■■ ■■■■»■! I wm ■■ I ■■ I —1—^—,^

SOMMAIRE DU LIVRE CXXII.

Affaires de Tranfylwanie. Affemhlée des Etats de la Province. Sigifmond Batthory abdique en fa- veur du cardinal André foncoufn. A cette nouvelle le Général Bafiefe rend à Caffovie à la tête dtme armée. Il eft joint par Michel Vaiuode de Valachie. Démarches du cardinal André pour éloigner la guerre defes Etats. Le Vai^ode entre en Tranfylvanie. Il fe rend maître de plufîeur s places de cet Etat. Combat entre le Cardinal ^ les Valaques, Défaite des Tranfylvains. Mort du cardi* nal André. RéduBion de toute la Tranfylvanie a tobéïf- fance de f Empereur. Les fuccès du Vaivode le rendent fiifpeSi à la Cour Impériale. Suite de la guerre de Hon- grie. Les petits T art are s mettent tout à feu ^ àfang dans ce Royaume. Prife du Port de V ail par les Impériaux. Entreprife du comte de SchvvartTsnbourgfur Bude. Ten- tative fur Albe Royale. Avantage confidérable remporté parles Chrétiens, Seconde tentative fiir Bude &furpefi. Les deux partis entrent en négociation. Nouvelle incur- fton des Tartares. Prife de Cefnoca , de Laça , q) de Tome xni, e

X SOMMAIRES.

^^ FAlancapar les ImpérÏMix. Affaires d Allemagne. A^ Henri j^y^^yi^^ ^^^ Etats du Cercle du Rhin ^ de Weftphalie i Cologne aîi fujet des ravages commis par les Efpagnols. I j J y y/j icruent une armée fous le commatidement du comte de Lippe. Les Efpagnols fvont camper à Emmericl{, Vrife du comte de Bucquoi par les Hollandois. Mendo/è pdjfe dans lifle de BommeL Prife du Fort de Cre^jecœur par ce Général. Il forme le fîége de Bommel. Entreprife de Balagny fur Camhray. Le^ée du fiége de Bommel. D/- <vers exploits des Hollandois ^ des Efpagnols. Ceux-ci évacuent Orfoy ^ Do'étecom, Cette dernière place fe fou- met aux Etats, Arrivée de la prince ffe Marguerite ^ de ï Archiduc en Ef pagne. Célébration du double ma^ riage à Valence. Retour de l'Archiduc dans les Pays-baî avec fa nouvelle époufe. Mutinerie des troupes Efpa^ gnôles. Les Etats Généraux refufent de donner audience aux ambaffxdeurs de t Empereur. Couronnement de t Archiduc ^ de ï Infante à Lowvain. Expédition des Hollandois dans la mer Atlantique. Mort de Pierre d' Efpinac archevêque de Lyon, Mariage de Madame Ca- therine avec le duc de Bar. Henri de Joyeufe reprend r habit de Capucin. Retraite de la Marquife de Belle^ Ifle, Affaire du marquifat de Saluées, Droits des par- ties expofés au Pape. Affaire de redit de Nantes. Le Roi en preffe lenregiftrement. Difcours de ce Prince à ce fujet aux députés du Parlement. Délibération du Par- lement fur l'Edit. Difcours du conf ciller Lazare Co- queley à cette occafon. Vérification de lEdit. Morts illuflres j du comte de Schomberg s de ï éleveur de Trêves -, de la duché jfe de Beaufort j du marquis de Pi" fani s de Paul Paruta ; de Jofeph Zarltno j de D, Car- de Loayfa j de Jean Levin de Cand,

SOMMAIRES.

xj

SOMMAIRE DU LIVRE CXXIII.

AFfaires de France, Hifioire de Marthe Brof- fier prétendue Démoniaque, Son voyage à An^ Henri gers. Son arrivée à Paris. Jugement des Méde^ cins a fonfujet. Arrêt du Parlement à cette occa^ ^^^' fion. Voyage de Marthe a Rome y & fa fin. Faits extraordinaires. Hifioire d'un homme Cornu. His- toire de quelques filles qui ne prenaient aucune nour^ riture j de Marguerite de Spire j de Catherine Binder-, d'une fille des Etats de Juliers j de la fille de Balam Maréchal à Confolant s d' Apollonie du canton de Berne, maladie nouvelle en Pologne. Conspiration d'un Ja- cobin contre le Roi découverte ^ punie, ^erelle de D, philippin bâtard de Savoy e avec Crequi. Origine de leur dïfpute. Mort de D. Philippin. Edit du Roi ^ qui défend a tous fes fujets de fervir en Flandre contre les Efpagnols. Mort du chancelier de Chever- ny. Le Roi nomme a fa place Pompone de Belliévre. Pourfuites pour faire cajfer le mariage du Roi avec la Reine Marguerite. Raifons de cette féparation. Le mariage eft déclaré nul, Edit du Roi au fujet des étoffes de foie. Affaires du marquifat de Saluées, Voyage du duc de Savoye en France. Son entrée i Lyon. Antiquités de léglife Cathédrale de cette ville. Arrivée du Duc a Ja Cour. Ses intrigues. Il ac- ^°*^°' compagne le Roi au Parlement. Caufe finguliére plai- dé e en leur prefence. Conférences pour le marquifat de Saluées. Conclu fion du traité. Retour du Duc dans fes Etats. Il reprend fes liaifons avec l Efpagne. Ere ion d' Aiguillon en Duché-Pairie. Conférence de Fontainebleau entre du Perron évéque d Evreux ^ du Pleffis Mornay. Ouverture des féances. Succès

éij

vj SOMMAIRE S.

Tz de cette dijpute. Réforme de tVnwerJtté de Paris,

l y Dijcours du prefident de Thon à, cette occajion. Ké- I (joo. gl^rnents ^ Statuts drejfés par ordre du Roi & homo- logués au Parlement, Morts illuflres ; de Ful^io Vr- fno ; d'Antoine Riccohoni s de Conrard Dajtpodius j de Charle Vtenhoue j de Pierre du Faur,

SOMMAIRE DU LIVRE CXXIV.

CElébration du Jubilé à Rome, Le duc de Bar s'y rend pour faire abfoudre de fon mariage. Mort de plujïeurs Cardinaux. Mutinerie des trou- pes Ejpagnoles en Flandre. Le prince Maurice fur- prend FKachtendoc^. Combat de Breauté contre quel- ques foldats de la garni/on de Bojleduc. Sa mort. Progrès du prince Maurice, Nou^^ellcs tentatives peur un accommodement. Autre ré'volte des troupes Efpagnoles. Préparatifs du fîége de Nieuport. Prife de quelques vaijfeaux Hollandois par Spinola, Nou^ " veau combat entre Spinola fS quelques vaijfeaux Hol-

landois. Arrivée de l'Archiduc ^ de l' Infante ifa- belle a Gand. Difcours de ï Infante a l'armée Efpa^ gnole. PremÂére aciion entre les Efpagnols ^ l'armée des Etats Défaite des Hollandois. Seconde aEtion. Difcours du prince Maurice à fes troupes. Défaite des Efpagnols. Mort de la comte ffe de Meurs. Voyage des Hollandois aux Indes Orientales, Defcriptionde rifle Maurice. Arrivée des Hollandois a l Ifle defava. Leur voyage aux Moluques. Affaires dEcoffe. Con^ fpiration des Reuven contre le rot Jacque. Ils attirent ce Prince à Perth. Le Roi s'apperqoit de la trahifon. Fermeté de ce Prince en cette occafion Punition des Conjurés, Affaires de Hongrie Révolte de la garnifon

SOMMAIRES. xirj

de Pappa, Siège de lu pUce par les Impériaux, Ex-

trémïté des ajfiégés. Punition des rebelles. Siège de Henri Canife par les Turcs, Reddition de U place. Affaires IV. de Tranjyl<vanie, Arrivée d'un Envoyé Turc auprès i^c-a. de Michel, Ce Prince marche contre Stgifmond Bat- thory. Ses progrès en Moldavie, Il Je révolte contre V Empereur, Défaite de ce Prince, Il a recours à. la clémence de l' Empereur. Affaires de Stirie, L'ar- chiduc Ferdinand défend aux Proteftans de cette Pro- vince de saffemhler. Leur requête. Pillage de la yille d' Eyfenbourg. Sortie des Proteftans de la Stirie.

SOMMAIRE DU LIVRE CXXV.

Affaires de France, Le Roi part pour porter la guerre en Savoye, Nowveaux articles propofès au Duc, Déclaration de guerre. Ouverture de la cam- pagne dans la Brefe ^ dans la Savoye, Prife de la ville de Bourg par le ?narèchal de Biron, Prife de la ville de Montmelian par Lejdiguieres, Dèputation de Calatagirone au Roi. Rèponfe de ce Prince. Chambery lui ouvre fes portes^ Progrès des armes Pranqoifes, Prife de Conflans ^ de Miolans ^ ^ de Charbonnières. RéduEiion de la vallée de Maurienne ^ de la Taren- taife par Lefdiguieres. Siège de la citadelle de Mont- melian^ Le maréchal de Biron devient fufpecï api Roi. Voyage de ce Prince dans la Breffe. Le Pape députe au Roi le cardinal Aldobrandin fon neveu. Entrevue du Légat à Milan avec le comte de Fuentes, Reddition de la citadelle de Montmelian. Arrivée du Légat à chambery. Conteftation entre ce Prélat ^ les évéques

d'Bvreux ^ de Bayeuyi, Entrevue du Roi ^ du Légat,

^ •" eiij

i6oo.

Hiv SOMMAIRES.

"' Le duc de Sdwoye fe met en campagne. Siège de

Henri /^ citadelle de Bourg. Prife du Fort de Sainte-Ca- I^' therine. Origine de Genève, Jufiificat ion des droits du duc de Savoj/e fur cette wille, Képonfe des Gene^ *vois. Mariage du Roi avec Marie de Médicis. Le Grand Duc époufe fa nièce au nom du Roi, Arrivée de la nouvelle Reine a Marfeille, Difcours de Du Vair à cette Princejfe, Sa réception à Avignon. Son entrée à Lyon. Entrée du Légat dans cette wille. Cérémo- nie du mariage du Roi. Conférences pour la paix. Def- truSiion du Fort de Sainte-Catherine. Plaintes du Légat a ce fujet, Conclufion du traité. Incertitude du duc de Savoye. Ratification du traité- Reddition de la citadelle de Bourg, Voyage du Roi ^ de la Reine a Orléans. Affaires d! Angleterre. Origine des dijfé- rends du comte d'Ejfex avec Robert Cecill, Intrigues de Cecill pour perdre le Comte. Entreprtfes du Comte. La Reine le fait arrêter. On inflruitfon procès. Chefs d accufation propofès contre lui. Ses défenfes. Sa condamnation. Sa mort. Défaite des Efpagnols en Irlande,

SOMMAIRE DU LIVRE CXXVI.

1601.

T Roubles entre les catholiques Anglois. Origine de ces di^'i fions. D if pute entre le Clef Anglois & les fe fuites. Clément VIII, rend la paix a l Eglife Anglicanne ^ après quatre années de troubles. Confé- rence tenue a Ratifbonne entre les Catholiques ft) les Protefians. Les deux partis enfant imprimer les aEies a VVittemberg^ à higolflatt. Siège ^ prife de Rhin- berck^^ ff} de Meurs par U prince d'Orange, Siège dOficnde par t archiduc Albert. Etat ^ plan de la,

E N R I

V SOMMAIRES. XV

place djpégée. François VFeer eft envoyé pour y conu ^^- mander. Voyage du Roi à Calais. Amhajfade du ma- \ ^ ' réchal de Btron en Angleterre. Converfation quil eut ^ a^vec Elifabeth , ^ dont on tire un fâcheux pré/agc. Procès pendant au Parlement de Paris entre les KecoL lets de la Balmette & leur Provincial. Arrêt du par^ lement dAtx contre ï Archeojêque de cette uille- Le Grand Maître de t artillerie Efpagnole au [îége d'of tende efi tué d'un coup de canon. On donne fa charge au comte de Bucquoi. Mort de Henri de Colligny de Chatillon. L! Archiduc eft prêt a le^er le fîége. On découvre une confpiration dans la place. Après lapnfe de Khinherck,^ le prince d'Orange ijeutajftéger Bofteduc. Les habitans d'Oftende creufent un nouveau port. Voyage au tour du monde £ Olivier du Nord d'Vtrecht, Le comte de Fuentes retire les troupes quil avoit le- ^ées pour la guerre de Savoy e ^ ^ quil déçoit licen- tier. Les Efpagnols forment une entreprife fur Alger, Doria eft chargé de la conduite de cette expédition. Le retard de la flote fait manquer ce deffein. Siège de Canife par r archiduc Ferdinand. Mort funefte de Sigifmond de la Tour qui femhle préfager le malheu- reux fuccè s de ce fiége. Mort du général Aldobrandin^ qui conduifoit en Hongrie les troupes auxiliaires du Pape, Revue de f armée Impériale a Dornifch. Len- teur des Impériaux,- Le^ée du fîége. Prife du châ- teau de Comorre, Prife de Stul-VVeiffanbourg par le duc de Mercœur. Défaite des Turcs qui njenoient au fe cours de la place. Heureux fuccè s des Impériaux en TranfyH'anie. Sigifmond Batthory reprend fa digni- a la prière des Ordres de la Province. H attaque témérairement le Vai^ode de Valachie ^ Bafle. Il ferd la bataille ^ prend la fuite. Bafte fait tuer

xvj SOMMAIRES.

quelque temps après le Vaivode. Batthory attaque inu^ tilement Claufenbourg. Hïftoïre du faux SebajUen qui caufe de grands troubles en Italie ^ en Efpagne. Il efl arrêté a Florence , ^ remis aux Ejpagnols, Il meurt en Efpagne. Ecrits de Jofeph Texera à ce fujet. Pré- tendu miracle de la cloche de Velilla en Arragon. Morts des hommes illuftres s de Frideric Guillaume Adminis- trateur de t éleBorat de Saxes de Dom Martin Garce^^ Grand Maître de Malthe ^ à qui Adolphe de Vignacourt fuccéde j de Jean Vincent Finelli noble Génois j de Ti- cho-Brahé i de Richard Streinius s de Jean Heurnius ; de Da^id Chytratus ^ de Louife de Lorraine veu^e de Henri III, de Marie de Bourbon vewve du duc de Lon^ gueojille -, de Franqoife d'Orléans ^eu^e du prince de Condé J de Henriette de Cle^es ^eu^e de Louis de Gon- TjLgue s & àe Jeanne de Coeme ^eu<ve du prince de Conti. Naijfance du Dauphin ^ de l'Infante d' Ef- pagne.

Fin des Sommaires du treizième Volume.

HISTOIRE

HISTOIRE

» E

] A C Q_U E AUGUSTE

DE THOU

LIVRE CENT DIX-SEPTIEME.

Epuîs l'abfolutîon que le Roî avoir reçue à -

Rome , 6c l'arrivée du Légat ( i ) en France ^ H E n a. i tous les chefs de la Lisiue avoient mis bas les ■'• ^' armes , 6c s'étoient ioûmîs à Henri , à Tex- 159^. ception de Philippe Emanuel de Lorraine duc j^T^.odacions de Mercçeur. Soutenu par les Eipagnols , qui avecicduc le traitoient néanmoins avec hauteur, 6c dont il avoit fou- <ieMerca:ur. v^nt lieu d'être mécontent , il faifoît naître fans celle dQS obftacles , pour fe défendre de fuivre l'exemple àQs autres chefs de Ion parti , 6c des Princes même de fa maifon 5 allé- guant tous les jours dilFércns prétextes , pour gagner du tems, 6c recukr la paix.

<i) Alexandre de Medicis appelle le cardinal de Florence.

Tomf XllL A

r

t HISTOIRE

. La Rcîne Louife veuve de Henri III. Se fœnr du Duc,.

Henri êcoic venue trois ans auparavant trouver le Roi à Mante ,. IV. pour lui demander hautement , qu'on punît , Tuivant les loix I 59^. ^"-^ Royaume , les auteurs du meurtre du Roi Ton époux 3 ôc elle avoit promis alors de faire fon poffible pour engager fon- frère à fe loûmettre. De retour à Chenonceaux , elle lui en- voya une perfonnne de fa part , êc alla enfuite elle-même à- Ancenis , l'on avoit fait efpérer qu'il fe rendroit pour con- férer avec elle. Mais cette démarche de la Reine douairière fut fans effet , parce que le Duc ne vint point à Ancenis , com- me on l'avoit cru.

Sur ces entrefaites , la ville de Paris ouvrit fes portes â Henri , Se toutes les villes du Royaume, à l'exemple de la Capitale, firent tout-à-coup éclater autant d'ardeur pour la foûmi/îion au Prince légitime Se pour la tranquillité de l'Etat, qu'ils avoient jufqu'alors témdîgné de fureur pour la rébel- lion 6^ le défordre. Alors le duc de Mercœur commença à fe défier de la réiiïïite de fes projets. Qiioiqu'il affedat de pa- roître toujours difpofé à foûtenir la guerre , il craignit néan- moins de voir abandonné de ceux de fon parti , Se témoi* gna qu'il étoit prêt d'entendre à un accommodement.

Il le fervit pour cela d'un nommé Jean Valet, Prieur de la Trinité en Bretagne , qui étoit alors à Paris , fous le pré- texte d'un procès qu'il avoit pour un Bénéfice , & il le char- gea d'aller trouver Gafpard de Schomberg comte de Nan- teuil , pour lui dire qu'il étoit difpofé à traiter de la paix à des conditions raifonnables , Se qu'il fouhaitoit qu'on en- voyât des perfonnes en Bretagne pour conférer avec lui, Schomberg Se Valet, fuivant les ordres du Roi, drefférent enfcmble les articles par écrit j en forte qu'il paroilToit qu'on vouloit férieufement traiter de la paix. Philippe du Bec Ar- chevêque de Rheims , Scipion comte de Fiefque , Antoine de Silly comte de la Rochepot Gouverneur d'Anjou , de Mornay fieur du PlelTis Gouverneur de Saumur , Se Guillau- me de l'Aubefpine fieur de Châreauneuf, chancelier de la Reine douairière , eurent ordre de fe rendre avec cette Prin- ceffe à Ancenis, ils arrivèrent le ri. de Décembre.

Ils perdirent d'abord un mois entier , à contefter fur des propoficions également injufles Se abfurdes. Les agens du duc

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVIÏ. 1

'de Mercœur voaloienc traiter au nom de toute la Province de Bretagne , tandis que ce Duc étoit à peine maître de la Henri moitié j ils vouloient en même tems que les Etats de Breta- I V. gne euflenc la même autorité de le même pouvoir , qu'ils 1596, avoient eu avant le mariage de la duchefle Anne avec Louis XII. & avant la réunion de cette Province à la Couronne , fous François I. En forte qu'ils fembloient prétendre rappel- 1er les anciens différends des Maifons de Montfort èc de Blois , èc par conféqucnt de celle de Pentievre , touchant la fucceiîîon au duché de Bretagne. Le Duc vouloit encore traiter au nom des provinces d'Anjou , de Poitou , &c de Normandie , quoiqu'il n'y tût maître que de Rochefort , de Château-Gontier, de la Ganache, de du Mont S. Michel , places pour la plupart aflèz foibles , ou trop peu importan- tes , pour qu'à leurfujet on traitât au nom des provinces elles étoient fituées. Enfin il refufoit de donner à Henri le titre de Roi de France , quoiqu'il fût rentré dans le fein de la Religion Catholique , ôc il ne le regardoit que comme le chef d'une fadion particulière.

Quoique ces préliminaires fifTent aiîez connoître , que le Duc étoit fort éloigné de vouloir fe foûmettre, cependant les Minières du Roi , pour ne pas fe féparer fans avoir fait au moins quelque chofe, arrêtèrent qu'on s'aflémbleroit en- core au mois de Janvier de l'année fuivante 1595. Le Roî joignit alors aux Députés que j'ai nommés ci-deirus, Fran- çois d'Epinay de Saint-Luc Lieutenant général de Bretagne, Marigny 6c delà Grée 3 ces deux derniers étoient Préfidens de la Chambre des Comptes.

Il fut quellion d'abord de rendre la liberté à Amaury Hur- tault de Saint-OfFange Gouverneur de Rochefort, qui étoit prifonnîer à Ch'iîbn. Les agens du duc de Mercœur décla- rèrent qu'ils n'entendroîent à aucunes propofitions , qu'au- paravant on ne Peut mis en liberté. On y confentit , ik. on promit exprelTément qu'il léroit înceiîàmment élargi. Alors on commença à traiter de la trêve , dont on avoit parlé dans les conférences du mois précédent. Mais on renouvella en- core les conteftations par rapport à la Bretagne , au nom de laquelle les Agens du duc de Mercocur pretendoient tou- jours traiter 3 en forte qu'ils fembloient moins fe propofer la

A ij

4 HISTOIRE

conclufion de la paix , que la durée d'un interrègne. H E N K 1 Alors Mornay, qui fçavoic ce qui s'ëroit pafTé à Paris entre I V. Schomberg & Valet , s'adrefîà à celui-ci qui ëtoit préfent ,• j ^c)6^ ^ ^^'^ rappeila les conférences fecrectes tenues à Paris , 6c les articles qui y avoient été mis alors par écrit. Valet s'excufa , en protellant qu'il n'avoir rien fait que par l'ordre du duc de Mercocur , & ajouta qu'il étoit perfuadé que ce Duc perfé- véroit toujours dans le delîein de faire la paix ^ mais qu'il étoit obligé de diiîimuler, 6c de traîner l'affaire en longueur, a caufe de fes engagemcns avec les Efpagnols : que dès que ce Prince feroit iûr du fuccès de la négociation , de qu'il ju- geroît pouvoir fans danger fe palier du lécours de l'Efpagne , il feroit plus difpolé à accepter les conditions qu'on lui pro^ poferoit. Mornai répliqua que ces détours &c ces artifices ne convenoient ni au Roi , ni à la Reine douairière : il accufa le Duc de manquer de bonne foi , 6c il lui reprocha d'avoir fouffert qu'en fapréfence, d'infolens Prédicateurs déclamaC ient en Chaire contre le Roi , àc vomîiTent contre S. M. les injures les plus atroces.

La Reine douairière fe plaignit au{îï à Tornabuoni , qui' ëtoit le principal Miniflre de fon frère , de l'injure qu'on lui faifoit par ces retardemens affectés. Enfin les Députés fe fé- parèrent le i 5. de Mars , après être convenus de s'alTembler encore dans le mois fuivant. Mais on attendit en vain les députés du duc de Mercœur ^ qui ne vinrent point , comme ils l'avoient promis,. Le Duc écrivit une lettre à ce fujet , èc allégua pour excufe , que d'Aumont lui faifoit une guerre très- vive. Enfin après de longs délais, la Reine douairière ^ de l'avis des Miniftres du Roi, déclara que la négociation alloit être rompue entièrement , Ci le Duc ne lui envoyoic pas des Députés à Chenonceaux , avant le 8. de Juillet , ou du moins elle n'avoit pas des nouvelles qu'ils fulîent en che« min avant ce temslà.

Cependant les Miniftres du Roi ayant différé leur dépare jufqu'au mois fuivant, la Ragotiére arriva enfin le 21. de Juillet , & déclara que le fiège de Comper étoit caufe que- ïes Députés n'étoient point venus, comme fi l'on eut violé la trêve ; ce qui étoit un prétexte ridicule , puilque le duc de MercŒLur avoic jufqu'alors refufé de l'accepter, La

J. A. DE THOU, Liv. CXVII. "5

Ragotiére demanda alors, que jufcju'à l'arrivée des Députés, ri 1 il y eût une trêve de deux mois y depuis le i . d'Août juiqu'au H e n R i I . d'Odobre. La Reine , indignée de la conduite étrange de I V. fon frère , demanda avec une efpéce de colère , quels pou- j \i)6, voient être les motifs de tous ces vains détours : la Raeo- tiére lui déclara nettement , que le Duc ne pouvoit traiter de la paix avant le retour de Tornabuoni , qu'il avoit en- voyé en Efpagne. Les Miniftres du Roi demeurèrent quel- que tems fans rien répliquer , frapés de cette réponfe à la- quelle ils ne s'attendoient point , &c furpris de voir que le Duc ne faifoit plus aucun myflére de les intrigues avec TEC pagne. Ils jugèrent de que ce Prince avoir rèfolu de tirer avantage des fuccés même du Roi , en faifànt craindre aux Efpagnols qu'il ne fît fa paix avec Henri. Ils déclarèrent donc unanimement , qu'ils ne pouvoient plus déformais traiter avec le duc de Mercœur , dont les Efpagnols régloient les dé- marches , qui ne prétendoit négocier qu'avec leur agrément ,.. &c qui vouloit les faire entrer dansfbn traité : ils ajoûtèreno qu'ils n'avoient fur cela aucuns ordres du Roi ^ qu'ainfi ils fup- plioient la Reine de vouloir bien leur permettre de fe retirer,.

Le lendemain la Ragotiére, craignant qu'on ne lui imputât d'avoir caufé fans fujet la rupture de la négociation , fit ef. pérer, que fans attendre la réponfe d'Efpagne, les dépurés du duc de Mercœur arriveroient incefTamment. Mais ce Prin« ce fervit quelque tems après d'un autre prétexte : il die que le duc de Mayenne , qui n'avoit pas encore pour lors, conclu fon accommodement , lui avoît écrit que le Roi ve-. noit de lui accorder trois mois. Ainfi Mercœur demanda qua- rante jours pour avoir le loifir , difoit-il , de confulter Mayen- ne , & de prendre fon parti fuivant fa réponfe. Mais ils avoient l'un & l'autre un but bien différent. Mayenne ètoit déjà con«- venu fecretement des conditions de fon accommodement ^ & s'il avoit demandé trois mois , c'étoit moins pour délibérer fur une cliofe qui ètoit déjà conclue , que pour avoir le loifir d'en informer ceux de fon parti. Le duc de Mercœur au con- traire vouloit profiter de ce délai 5^ ôcs'enfervir pour reculer, la concluiion de la paix.

Cependa^nt. la. Reine douairière engagea les Miniftres d-a: Koi i accorder les quarante jours , à condition néanmoins^

A iij.

^ HISTOIRE

que pendant ce tems-là , il y auroît une trêve dans la Bretagne,

Henri dans l'Anjou, dans le Poitou , dans le Maine , èc dans la

I V. Touraine. Qiielque tems après , cette trêve fut conclue pour

I ^o(?. ^^^^'^ mois avec Saint-Luc , <k. enluite renouvellée de trois en

trois mois. Mais pendant ce tems-là , le parti du duc de

Mercœur mit tous les lubterfuges &c toutes les chicanes en

ufage , pour éloigner la paix. Tantôt les palleports man-

quoient , félon eux , ou n'étoient point envoyés à tems ,

quoique depuis l'ouverture de la trêve , ils fullent devenus

abfolument inutiles : tantôt on n'avoit pas donné les fûretés

nécelîaires aux députés du Duc. Sur ces fortes de prétextes

on demandoit fans ceiTe de nouveaux délais 3 en lorte que

les Minières du Roi , fatigués de tous ces retardemens , fe

jetirérent les uns après les autres , fans avoir rien conclu.

Enfin les ducs de Mayenne , de Nemours , ôc de Joyeufe ,' s'étant publiquement foumis au Roi , &c le Légat du S. Siège ctant arrivé en France , il ne fut plus poifible au parti du due de Mercœur , de prétexter le motif delà Religion. Pour co- lorer leur rébellion , ils s'aviférent alors de dire que Henri fie s'étoit pas converti de bonne foi , ôc ils oférent accufer hautement le Pape & les Cardinaux de s'être lailfés abufer, Se d'avoir manqué ou de bonne foi , ou de prudence. Les Catholiques , félon eux , ne pouvoient en conicicnce ie foû- mettre à Henri , jufqu'à ce que par Textirpation de rhéréiîe, qui avoit fait naître la guerre civile , èc par la deftrudion de tous les fedaires de la France , il eut donné des preuves ma- nifeftes que fa converfîon étoit fîncére.

Voilà ce que l'on difoit publiquement. Mais il couroîten même tems un bruit fourd , que les Ligueurs traitoîent avec les Espagnols , pour faire déclarer l'Infante d'Efpagne , hé- litière du duché de Bretagne , moyennant un dédommage- ment convenable , par rapport aux droits de la maifon de Pentievre. On ajoûtoit qu'on feroit déformais la guerre dans la Bretagne au nom de cette Princefle. On prétendoit encore que Tornabuoni avoit été envoyé en Eipagne pour conclure ce traité , & que le duc de Mercœur avoic auprès du Car- dinal Albert d'Autriche , des perfonnes qui lui étoient en- tièrement dévoilées , & difpofées à le fervir dans toutes les occafions qui s'offriroient.

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII. ^

Cependanc , pour mieux couvrir ce projet , êc éloigner les - foupçons , la Ragotiére fut envoyé à Chenonceaux. Il pafla Henri par Saumur fur la fin du mois de May , &: félon les ordres I V. qu'il avoir , il y vit du Pleflis-Mornay , à qui il fit entendre, 1^5^,. que fi le Roi vouloir envoyer des députés , le duc de Mer- cœur envoyeroit auffi les Tiens. Il ajouta que la perte de Ca- lais ne formeroit aucun obfb.cle à la paix , dont on pourroic traiter à des conditions raifonnables : Que comme cette con- quête des Elpagnols rendoit leur puifTance plus formidable, il falloir s'oppoler à leurs efforts , en établifîànt une paix fo- lide dans le Royaume. Il pria Mornay de vouloir bien écrira au Roi à ce fujet. Mornay écrivit : la Reine douairière , à la^ perfuafion de la Ragotiére , écrivit aufîi quelque tems après ^ Renvoya à la Cour Châteauneuf fon Chancelier.

La trêve étant fur le point d'expirer , on attendit pour la renouveller, que Champigni qui commandoit au nom du Roi dans Tifauges , ville il y avoit garnifon , & qui ap- partenoit aux Vidâmes de Chartres , pût pafTer librement du côté des Ligueurs : comme il fit. Ce Commandant commet- toit dans le paï's beaucoup d'excès 6c de violences 5 ce qui avoit obligé plufieurs fois Choufes de Malicorne Gouver- neur de la province , à lui faire des réprimandes fur fa con- duite. Champigni ayant traité fecretement avec le duc de Mercœur pendant le tems de la trêve , leva le mafque alors , & quitta ouvertement le parti Roïalifte. Les Miniftres du Roi prétendirent que ce procédé étoit manifeftement con~ traire aux loix de la trêve , ôc Malicorne en particulier de- manda avant toutes chofes , qu'on lui fît fatisfadion fur Pin- jure que Champigni lui avoit faite. Cet incident fit perdre plufieurs jours , &; on ne put obtenir du duc de Mercœur que des réponfes ambiguës. Cependant comme l'on nepou- voit rompre la trêve fans porter beaucoup de préjudice aux- peuples , on jugea à propos de la continuer.

Vincent de Launai de la Chenaye-Vauloiiet , Gouverneur' de Fougères, étoit mort quelque tems auparavant. Le duc de Mercœur donna fon Gouvernement à Charle de Gondi marquis de Belle-Ifle , qu'il vouloir s'attacher par des bien- faits 11 lui promit en même tems le gouvernement du monc

18 HISTOIRE

■■— " S. Michel (i), lieu fortifié d'une manière étonnante, s'il Henri pouvoir faire en forte que Kermartin , qui conimandoit dans I V. ia place avec une garnifon , la lui remît. Belle-Ille vint auiîî- -q^ tôt à Fougères qu'il prit d'emblée. Il s'approcha enluite du Jvlont S. Michel : on lui ouvrir la première porte , &c il entra ^vec cinq de fa fuite. L'Officier qui étoit de garde en ce lieu , ayant voulu empêcher les autres qui le fuivoient, d'entrer, Belle-Ifle lui parla avec hauteur, & comme cet Officier lui répondit furie même ton , il le tua. Il fe mie alors en devoir de faire entrer les autres gens de fa fuite j mais les foldats de la earnifon accoururent, & le tuèrent lui-même. Les sens de Belle-Ifle ayant perdu leur chef,, fefauvérent comme ils pu- rent , &: s'en retournèrent à Fougères. Le duc de Mercœur ne fut pas fort touché de la mort d\in homme qui lui étoit fort fuîpeâ: , &c qui lui donnoit de l'inquiétude. Il fe flata de pouvoir dans la fuite fe rendre maître de Machecou , ville bien forrifiée dans le païs de Rers , en l'abfence de Beile- Ifle commandoit Valenrin de la Pardieu , qui parolifoiç beaucoup plus rraitablç.

Tandis que le Roi étoit encore à la Fére , les Proteflans qui s'étoient aiTemblés à Loudun en Poitou , firent préfenter fort à contretems , par Pierre Vulfon Conféiller de Greno- ble qui fuivoit leur doctrine, une requête à Sa Majefté , ils plaignoient de beaucoup de chofes : ces plaintes & ces demandes furent dans la fuite imprimées avec des commen- taires. Le Roi diffimulant la peine que cette requête lui fai- foit, répondit qu'il déHbéreroi.t fur cette affaire , 6c que des qu'il feroit délivré des foins de la guerre , il leur envoyeroic descommiilaires. En attendant il leur permit de s'afîèmbler, de peur qu'ils ne le fîlTent malgré lui. Il les avertit en même rems , de ne pas profiter des troubles de l'Etat pour en faire naître de nouveaux d'être fort retenus dans leurs délibéra- tions : & d'avoir toujours en vue la gloire de Pieu , ôc la tran- quillité de l'Etat.

Les Proteftans prirent cette occafion , pour former en quelque forte un nouveau parti dans le Royaume. Celui du

(0 Abbaye de l'Ordre de S. Benoît i 8c très-fortifie'e. On l'appelle S. Michel bâtie fur un rocher au milieu de la rjier, I at* ténl de la n?er,

îloî

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII. 9

Roî s'afFoiblic beaucoup par rabfence de quelques Seigneurs , .

qui lui avoienc jufque rendu de grands Icrvices ^ ôc qui Hen Ri quittèrent alors ion armée ^ tels que Claude de la Trimouiile III. duc deThouars , 6c Henri de la Tour duc de Bouillon , cou- 1^96, fins germains j ce qui fit dans la fuite beaucoup de tort à leur réputation. Le duc de Mercœur , qui perfévéroit tou- jours dans fcs mauvaifes intentions , prit de occafion , non feulement de chicaner , mais encore de débiter plusieurs fauf. fêtés , au fujet de l'état des affaires du R.oi.

D'un autre côté les Proteftans faiioient inftance , pour qu'on leur envoyât inceflàmment des commilFaires. On char^ gea d'abord de cet emploi Jacque-Augufte de Thou ( i ) , re- vêtu nouvellement de la charge de Prélident du Parlemenc de Paris , en la place d'Auguftin de Thou fon oncle , qui ve- noit de mourir j & on lui donna à ce fujet , dss pouvoirs fore étendus. Comme il fe défcndoit d'accepter un emploi qui lui déplaifoit par bien des endroits , il reçut des ordres réi- térés de partir fans aucun délai. Enfin par le moyen de San- cy , qui avoit encore alors beaucoup de crédit auprès du Roî, il fut déchargé de cette commiffion j & l'on nomma en fa place Emery de Vie , &: SofFroy de Calignon Chancelier de Navarre , tous deux Confeillers d'Etat. De Thou fut dans la fuite nommé par le Roi , avec Gafpard de Schomberg , qui étoit lié avec lui d'une étroite amitié , pour traiter avec les Députés du duc de Mercœur.

S'étant d'abord rendus l'un &L l'autre à Chenonceaux , Sc la Rochepot avec Mornay s'étant joint à eux , la première conférence fe tint le r 5. d'Ocftobre en prefence de la Reine douairière. Schomberg parla avec beaucoup de force à la Ragotière , que le duc de Mercœur avoit envoyé à ce con- grès. Il lui dit , que depuis la réconciliation du Roi avec le Pape , & l'arrivée du Leg^t en France, il n'y avoit plus moyen de différer , ni d'alléguer aucun prétexte : Que le duc de Mercœur , qui s'étoit appuyé jufqu'alors fur des motifs de Religion pour faire la guerre au Roi , ne pouvoir fe difpen- fer déformais de le reconnoître fous ce titre , puifque le Sou- verain Pontife lui donnoit celui de Roi très-Chrètien , & l'appeîloit fon très-cher fils: Que le Duc ayant depuis peu

(i) C'eft l'Auteur de cette Hiiloirc,

Tome XIJL B

ïo HISTOIRE

■- publié à Nantes une ordonnance avec cette claufe ( jufqu'à

Henri ce qu'il y ait en France un Roi Catholique , ) le Légat avoic

I V. été tort irrité de cet acte , injurieux non feulement au Roi ,

1596. ^^^^ ^'■^ Pape , & à lui , qui le repréfentoit : Qu'il avoic même

àcefujet écritau duc deMercoeur le 2. du mois d'Août

La Ragoriére écouta froidement ce dilcours fans rien ré- pondre. Il adrella enluice la parole à la Reine ^ car ce n'étoic qu'à cette Princelîè qu'il faiioic fes propoiitions , comme fl elle eût traité de fa propre autorité , èc qu'elle n'eût pas agi en cette affaire par procuration & au nom du Roi , ainfî que les autres Députés 11 déclara donc à la Reine qu'il etoic prêt de conclure un traité. Le lendemain la Reine s'étant trou- vée incommodée d'une fluxion à laquelle elle étoit fujette y. la conférence fe tint , en fon abfence & par fon ordre , dans la maifon de Schomberg , fe trouva Châteauneuf chancelier de cette PrincelFe. La Ragociére y propofa plufieurs articles, dont les uns concernoient le parti des Ligueurs en général , & Iqs autres regardoient le duc de Mercœur en particulier. Propofitions Les Miniftres du Roi répondirent fur tous les articles. La

du duc de Raeotiere demanda i'\ Ôue le Roi approuvât la caufe de Mercœur. | ° . , . . , , pS 1 ^ V ^ r -

la guerre qui lui avoir ete raite, avec la miCme claule qui etoit

exprimée dans i'Edit publié en faveur du duc de Mayenne. Cela fut accordé lans aucune difficulté. 2". Qu'on fît la paix avec le roi d'Efpagne , ou du moins une longue trêve. On répondit, que Ci Philippe vouloit traiter de la paix, le Roi ctoitdifpofé à traiter avec lui. 3"^. Que les Bénéfices de la Bretagne fuffcnt conférés à des fujets dignes 6c capables , fuivant les Saints Canons & les maximes des Pères de l'Eglife. Cet article hit accordé , à condition néanmoins qu'on ne l'in^ féreroit point dans I'Edit qui feroit publié en faveur du duc de Mercœur ; attendu que cet article étoit exactement ob- fervé par le Roi dans toutes les provinces de fon Royaume. 4°. Qiie tous les privilèges & droits du S. Siège dans la pro- vince de Bretagne fuflent confirmés j & que les Bénéfices dont le Pape, ou ceux qui avoient pouvoir de lui, avoienc difpofé , demeurafîent à ceux qui en étoient pourvus. On répondit que le Roi avoit déjà fait fes conventions avec le Pape , 6c qu'il n'étoit pas nécefTaire qu'un autre intervînt , pour cimenter l'accord fait entr'eux : que néanmoins on feroic

m

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVTL ii

une lifte des Bénéfices confiftoriaux , & que Sa Majefté n'o- metcroic rien pour faire connoîcre à tout le monde , coaibîen Henri elle étoit diipofée à Faire plaifir au duc de Mercœur, lorsqu'il I V. feroit rentré dans Ion devoir. Qiiantaux Bénéfices non-con- i 59^. jfiftoriaux, qui pouvoient donner lieu à plufieurs procès- que Sa Majefté nommeroit des juges tirés du Clergé & de la Ma- gistrature , qui conjointement avec ceux que le Duc nom- meroit , 6c avec les Evêques des lieux , tcrmineroient ces fortes de procès.

5*^. La Ragotiére demanda que les charges & dignités, que le duc de Mercœur avoit créées pendant la guerre, de ia propre autorité , ou celles qu'il avoit conférées à quelques perfonnes , par l'abfénce de ceux qui s'étoient attachés au Roi , fulTent confervées aux gens de Ton parti qui en écoienc aduellement revêtus. Qtioique cette demande fûtinjufte , ôc très-préjudiciable au Roi & àfesjîdéles ferviteurs , fes Mi- niftres néanmoins , pour faire voir qu'ils n'avoicnt en vue que la paix , crurent pouvoir en cela donner quelque atteinte à l'autorité Royale, en faveur du bien public. Ainfi ils con- fentirent que ceux à qui le duc de Mercœur avoit donné quelques charges vacantes par la mort ou par la défection de ceux de fon parti , les retinllènt , fans rien payer pour les nou- velles provifions qu'ils feroient obligés de prendre du Roi. On excepta les charges qui avoient vacqué par la mort de ceux qui fuivoient le parti des Royaliftes , parce que S. M. en avoit déjà difpofé. On fit néanmoins une exception en faveur de quelques-uns que le duc de Mercœur nomma. Mais à condition qu'à la mort de l'un ou de l'autre de ceux qui avoient été revêtus de la même charge , foit par le Roi , foit par le Duc , on ne nommeroit perfonne pour le rempla- cer ^ de peur d'avilir les charges par la multiplication des Officiers, 6c de furcharger les finances du Roi, c'eft à-dire le peuple.

6 \ Que les Gouverneurs des villes 6c des places , dont le Duc s'étoit rendu maître dans la Bretagne , dans l'Anjou , dms le Maine , dans le Poitou , 6c dans la Normandie , joUi- roient durant fept ans des appointemens de des penfions , donc ils avoient joiii jufqu'alors 3 '6c que dans l'efpace de ces fept années , quelqu'un d'eux venoic à mourir , le Duc auroic

Bij

12 HISTOIRE

. droic de le remplacer par un autre qu'il nommeroit : Qiie

Henri après ces Ibpc années , ceux qu'il avoic pourvus vivoient en- I V. coie , ils conferveroienc leur charge pendant toute leur vie , i fa6, ^'^^^ leurs penfions & leurs appointcmens. Cet article fut ce- lui fur lequel le duc de Mercœur infifta le plus , &. fur lequel auffi les miniftres du Roi formèrent plus de difficultés, & prirent plus de précautions. Us conicntirent d'abord que dans les places , qui n'appartenoient qu'au Roi , cet article auroit lieu 3 à condition toutefois que ceux qui étoient re- vêtus de ces charges , prendroient de nouvelles provilions de S. M. & lui prêreroient ferment , & que dans l'efpace des fept années quelqu'un d'eux mouroit , le duc de Mercceur pourroit nommer en fa place trois perfonnes, dont le Roi choifiroit une A l'égard des villes de places qui appartenoicnt en propriété à quelques Seigneurs particuliers , on contefta plus vivement : le Roi vouloit qu'elles fuiïènt rendues à ceux à qui elles appartenoicnt ^ ôcprétendoit que fon autorité , fa juftice , êc le repos de l'Etat y étoient également intérefles. Le Duc au contraire vouloit les retenir , à ce qu'il difoir , pour la iûreté de la Religion.

Les principales de ces places étoient dans la Bretagne , Belin au pais Nantois , Pontivy 6c Joflèlin , ( ces trois places appartenoientàla maiion deRohan,) Châtcau^Briand vers Rennes , place célèbre appartenant au maréchal Henri de Monmorency j dans le Maine , Montejan appartenant au baron de Laval 3 dans l'Anjou , Craon 6c Rochefort , châ- teaux bien fortifiés appartenans à la maiion de laTrimoiiille: enfin dans le Poitou , la Ganache appartenant encore à la maifon de Rohan. Comme ces places étoient les biens patri- moniaux des plus grands Seigneurs du Royaume , il y avoit apparence que ces Seigneurs eullènt excité des troubles , fi on ne les leur eût rcftituées D'ailleurs ils étoient tous , pour la plupart , parens ou alliés du Roi : car les partages ayant été Faits depuis peu entre Claude de la Trimoiiille chef de fa maiion , 6c fa fœur Charlotte Catherine , mère de Henri de Condé , Craon éroir échu à ce Prince. Si le Roi fût mort fans enfans, les Rohans auroient hérité des grands biens fl- tués dans la Gaienne , 6c dépendans de la lucceifion de la Navarre. A l'égard des autres places > elles étoient prefque

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII. ij

toutes à des Seigneurs Catholiques. Car quoique Rochefort '

appartînt à la mailon de la Trimouiile , Jean de Levi de Mi- Henri repoix la poiredoit par engagement , & avoit confenti , qu'en I V. dédommageant les Seigneurs & les gouverneurs de cette 159^, ville , elle ieroit rafée -, parce qu'elle fervoit de retraite aux brigands qui infeftoient la Province. Le Roi voulut donc que toutes ces places fulfent rendues j & pour éloigner toute crainte au fujet de la* Religion , il conlentit de mettre des Gouverneurs Catholiques dans tous les lieux qui feroient rendus aux Seigneurs Proteftans. C'efl: ainfi que les miniflres du Roi fatisfirent le duc de Mercœur , furies demandes qui intëreflbient fon parti en général.

A l'égard de ce qui le concernoit en particulier , le Duc demandoit pour lui le gouvernement de la Bretagne , ôc le pouvoir d'exercer tous les droits d'Amiral. Quoique la plus grande partie de la Nobleflé Françoife reprelentât au Roi , qu'il ne convenoit pas qu'un héritier de la maifon de Penthié- vre fût Gouverneur de cette province, S. M. voulut bien néanmoins en accorder le gouvernement au Duc 5 & par rap- port à l'Amirauté , il décida que l'Edit donné fous Henri III. auroit lieu : cet Edit renfermoit une efpéce de tranfac- tion entre le duc de Mercceur & le duc Anne de Joyeufe Amiral de France.

Le Roi avoit ôté à Saint^Luc la Lieutenance générale de Bretagne : pour le dédommager il l'avoir fait Grand-Maître de l'artillerie , par la démiflîon de PhiHbert de Guiche , & il avoit nommé en fa place le maréchal Charle de Cofîë de Briiïac. Le duc de Mercœur qui le haïffbit , &: qui fe défioic de lui pour plufieurs raifons , louhaitoit ardemment qu'on lui ôtât cette charge , & qu'on mît en fa place un autre qu'il nommeroit lui-même au Roi ^ ou S. M. ne le vouloir pas j il demandoit que cette charge fût partagée , & qu'on affo- ciât BrifTac à une perfonne qu'il indiqueroit pareillement à S. M. Cet article lui fut encore refufe. De plus il demandoit qu'on lui donnât le port &. la ville de Conkerneau au pais de Vannes , qui étoit un des meilleurs ports de tous ceux , donr la garde étoit particulièrement confiée au Maréchal. Cela lui fut pareillement refufé.

Enfin ayant demande qu'on lui donnât la fomme de quatre'

B iij

r4 HISTOIRE

■Il itiwjw-» cens mille écusd'or, pour le rembourfèment des frais de la

Henri guerre , 6c l'acquit de i]:s dettes , avec une penfîon de cin-

I V. quante mille écus j le Roi lui accorda la fomme de deux cens

I î 9 6. cinquante- lix mille écus , èc une penfion de vingt-trois mille.

Par rapport aux droits &: prétentions de la maifon de Pen-

thievre, qu'il prctendoitrenouveller , il demandoit en com-

peniàtion laiomme de deux cens mille écus j ôc en cas que

5 M. ne fut pas en état de lui payer aduellement cette fom- me , il demandoit qu'on lui donnât par engagement le comté de Nantes , dans le deiïein d'avoir en fa poircffion la ville la plus opulente ôc la plus confîderable de toute la province , non feulement comme Gouverneur , mais à titre de Comte,

6 afin de pouvoir par tranfmettre un jour à fa poftérité lin droit fur toute la Bretagne. Les miniftres du Roi firent voir qu'on avoit déjà plufieurs fois tranfigé au fujet de ce différend, & en dernierlieu avec Jean deBrojGTe duc d'Eftam- pcs ^ qui trente-huit ans auparavant avoit donné lieu à la difculfion de ces droits : Qu'ainfi la loi & la prefcription anéantiifoient également toutes [qs prétentions à ce îujet. Le Roi néanmoins, pour faire plailîr à Marie de Luxembourg femme du duc de Mercœur , en qui tous les droits de la mai- fon de Penthievre étoient réunis , 6c ayant dès-lors en viië de marier Cefar de Vendôme fon fils naturel , avec la fille unique de la Duchefle, voulut bien lui accorder la fomme de Soixante- fix mille écus d'or.

On parla beaucoup dans ce congrès , de faire fortir les Ef- pâgnols de la province de Bretagne : Voici ce que les mini- ftres du Roi arrêtèrent , de concert avec la Ragotiére : Qii Câ- pres que le duc de Mercœur auroit donné fa parole au Roi , il propofcroit aux Efpagnols au nom de S. M. une trêve de quatre mois : Que pendant ce tems-là ils fe retireroient dans le port de Blavet (i ) , 6c qu'ils s'abftiendroient de toute ho- ftilité , foit à l'égard de la France , foit à l'égard des alliés du Roi j ce qui fut ajouté en faveur de la reine d'Angleterre : Qu'ils difcontinueroient les fortifications qu'ils avoient com- mencées , & qu'ils ne recevroient aucun nouveau rentort : Que pendant ce tems-là le duc de Mercœur donneroit avis au roi Philippe de la trêve conclue , pendant laquelle ce

(0 Aujourd'hui appelle le Port Louis.

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII. 15

Monarque feroit obligé de rappeller fes croupes : Que la Pro- 11

vince leur payeroic une certaine fomme dans l'année , ôc H e n r i qu'on donneroit par rapport au payement toutes les lûretés I V. neceflaires : Que ii les Eipagnols refufoient ces conditions , j <qé. le Duc leur declareroit qu'il étoit engagé par un traité à expoier fa vie 6c fes biens , pour les contraindre à fortir de la Bretagne : Qu'il promcttroit au Roi d'exécuter religieufe- ment cet article : Qu'après le départ des E(pagnols , le Duc ^ avec la permiiiion du Roi , choiliroit à ion gré un homme de condition , pour lui donner le gouvernement de Blavet.

Ces articles furent mis par écrit , ôc l'afïàire parut alors tellement avancée, qu'il lembloit n'y avoir plus déformais moyen de reculer. La Ragotiére en prenant congé de la Reine douairière , lui avoir promis politivement , qu'il lui apporteroit la reponle du Duc fon frère , avant le 18. du

mois de Novembre. Mais à peine fut-il parti , qu'il écrivit à Schomberg , que le duc ue Mercœur , avant d'accepter les conditions qu'on lui propoioit , avoit été obligé de convo- quer une alîèmblée des principaux de fon parti à Château- Briand : »5 11 m'eft donc impoflible , ajoûta-t-il , de tenir ma « parole , èc de me rendre à Chenonceaux , avant le dernier 5> jour du mois de Novembre. :

Quoique le duc de Mercœur comprît,qu'il auroitété con- tre fon honneur & contre l'intérêt de Ion parti , de ne pas conclure la paix , il cherchoit néanmoins à l'éloigner -, èc c*eft pour cela qu'il avoit convoqué une alTemblée , pour rat furer fes partiians , & imputer aux miniftres du Roi la con- tinuation de la guerre. Voici l'artifice dont il ufa. Dans le tems qu'un grand nombre de Députes de part & d'autre s'af- fembloient à Ancenis , il fit dire par Valet à Duplefiis-Mor- nay , qu'il ne trouvoit pas bon que l'affaire dont il s'agiiloit, fût diicutée par une fi grande quantité de perfonnes , qui ne pourroient s'accorder ^ & qu'on ne pourroit rien terminer, fi l'on ne reduiloit le nombre des Députés. Les conférences ayant été alors rompues , furent dans la fuite reprifes à Che- nonceaux , le Koi , informé par Duplclîis-Mornay des intentions du Duc, envoya un plus petit nombre de Dépu» tés, parmi lefquelsil n'y avoit aucun Breton, foie de Robe,, foie d'Epée.

ï^ HISTOIRE

^^M^-^ Dans la vue de faire naître de nouvelles difficultés , le Duc Henri écrivit de Château- Briand le 24. de Novembre au Parle- I V. ment de Bretagne , dont le fiege efl: à Rennes, il difoit dans I g 6. ^^ lettre , que ne fongeant qu'à alFùrer la Religion & la tran- quillité de la Province, il etoit arrivé pluiieurs cliofes dans les conférences , qui le portoient à fe défier de la réiiffîte de fes deûTeins : Qu'ayant voulu traiter de l'article de la Reli- gion , au nom de la Bretagne , les miniftres du Roi ne l'a- voient point voulu écouter : Qu'il les prioit donc très-in- flamment de fe joindre à lui , pour mettre la Religion à cou- vert dans la Province j que c'etoit le lèul motif qui lui avoic fait prendre les armes , éc le feul moyen d'établir la paix par- mi eux. Pour fe juftifier enfuite de ce que la négociation traî- noit en longueur , il difoit , que Ci l'on précipitoit la conclu- fion de la paix , il prévoyoit que les Éfpagnols lui feroienc beaucoup de peine : Qu'il croyoit donc qu'il étoit à propos de convenir d'abord avec eux , de peur qu'après avoir fait la paix avec Henri , on n'eut une guerre plus fâcheufe encore à efTuyer de leur part. Enfin il témoignoit qu'il étoit fâché , que Henri n'eût député pour les conférences de la paix au- cun Breton ^ &c qu'on eût chargé de cette affaire des per- fonnes qui n'étant point de la Province , étoient peu tou- chées de fes malheurs.

Le Duc ayant cru avoir jette par des femences de di- vifion entre le Parlement & les députés du Roi , ôc avoir trouvé un nouveau prétexte de différer la condition du traité , fit partir la Ragotiére pour Chenonceaux , le dernier jour de Novembre , avec ordre de faire encore infiance au fujet de Conkerneau , du comté de Nantes , & du partage de la Lieutenance générale de Bretagne avec le maréchal de Brilîac : articles qui avoient été abfolument rejettes par les miniftres du Roi. La Ragotiére étant arrivé au congrès, déclara , au fujet de Tifauge , que le duc de Mercœur ne lui avoit donné aucune inftrudion par rapport à cette place ^ il étoit néanmoins convenu avec Malicorne, dans la dernière afîemblée , que Champigni céderoit cette ville j que le Duc n'y mettroit pour toute garnifon que dix de fes gardes j qu'il n'y feroit aucunes nouvelles fortifications , de peur que cette place ne fervît à incommoder le païs par les courfes de la garnifon. Ls^

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVIÎ. 17

La Ragotiére n'ayant rien autre chofe à dire , fît efperer m

que le i 6. de Décembre , il iroit trouver à Tours Schom- Henri berg èc de Tliou , avec àcs pouvoirs plus amples , ôc accom- I V. pagné de quelques autres Députés j que de ils fe rendroient i çqC tous à Bourges, la Reine doiiairiére devoit fe rendre '

après avoir quitté Chenonceaux , dont l'air étoit contraire à fa fanté. Mais Schomberg , voyant que toute cette négo- ciation n'étoit qu'un jeu de la part du duc de Mercœur , 6c ayant un ordre fecret de faire Iqs préparatifs de guerre , en cas que le Duc ne voulût pas conclure le traité , prit la réfo- lution d'exécuter cet ordre conditionnel qu'il avoit , & en- voya des lettres de la part du Roi aux Gouverneurs des provinces voiiines , pour leur enjoindre de fe trouver un cer- tain jour à Angers.

Ceux qui s'y rendirent , furent Charle de Lorraine duc d'Elbœuf , gouverneur de Poitiers Gille de Souvré , gou^ verneur de laTouraine Urbain de Laval Bois-Dauphin j de Philippe du Pleffis-Mornay , l'un £c l'autre députés par Ma- licorne gouverneur de Poitou , & par le maréchal de Briflàc , qui s'excuférentde venir à Angers. Le préfident de Marigni s'y rendit de la part du Parlement de Bretagne , avec René de Marec de Monbarot gouverneur de Rennes. Rochepoc gouverneur d'Anjou fe trouva aulîi à cette afiemblée , qui fe tint chez le duc d'Elbœuf près S. Aubin. On y parla des moyens de faire la guerre , des fommes d'argent que pour- roient fournir les provinces voilines , d'un nouvel impôt i mettre fur l'entrée des vins dans la Bretagne , de la levée de quelques nouveaux régimens , Se de la paye de ces troupes. Lorfqu'on eut pris en apparence fur tout cela des réfolutions & des mefures , Schomberg £c de Thou s'en retournèrent à Tours , pour y attendre la Ragotiére & les autres députés du duc de Mercœur.

La Ragotiére s'excufa encore , & manda que lepuc étoic fi accablé d'affaires , & que la chofe dont il s'agifiBit étoit Ci importante , qu'il lui étoit impoffible de donner tôt fa ré- ponfe aux articles -, que d'ailleurs , comme la trêve étoit far le point d'expirer , il falloit expédier des palTeports aux Dépu- tés qu'il envoyeroit au premier jour. Quelque tems après, la ville de Château-Briand ayant été prife par l'ordre du Tome xni. C

x8 HISTOIRE

Connétable de Monmorenci , à ce que l'on croît, Se à l'infcd

Henri des députés du Roi , la trcvc tut entièrement rompue dans I V. la Bretagne j mais les holliiités, qui s'y commirent de part 6C- I jo6. d'autre , regardent l'année fui vante.

. ^ , , Cependant le Roi voyant la paix établie dans la plus eran- des Notables "^ partie de Ion Royaume , convoqua une aliemblee qqs à Koiicn, Princcs , àcs Seigneurs , 6c di:s Députes des principales Pro- vinces, afin de délibérer fur l'état préient des affaires, èc d'y mettre un certain ordre, autant que les conjondures le permettoient. La pefte faiioit alors beaucoup de ravage à Paris. Qtioiqu'il fut contre l'ufage que les Etats fe tinllènt hors du refTort du premier Parlement du Royaume, le Roi jugea néanmoins à propos de les tenir à Roiien. Il s'y rendit Je 2 0. d'Oclobre, 6c fit (on entrée dans la ville avec beau- coup d'appareil & de pompe. Le 4. de Novembre l'ouver- ture de l'allemblée fe lit dans la mailon Abbatiale de S. Oiien. Le Roi étoit affis fur fon trône dans la grande Salle : au-defl feus de lui à fa gauche , étoient Henri de Bourbon de Mon- penfier , Gouverneur de Normandie j Henri de Savoye duc de Nemours j le connétable Henri de Monmorenci ^ Jean Louis de Nogaret duc d'Elpernon j Albert de Gondi duc de 4l.ets 5 Jacque Goïon fire de Matignon maréchal de Fran- ce , & gouverneur de Guienne pour le prince de Condé. Derrière eux étoient les quatre Secrétaires d'Etat , &; vis-â- vis , le cardinal Légat , Alexandre de Medicis 3 les cardinaux Pierre de Gondi , ïc Anne d'Efcars de Givri , avec un grand nombre d'Evêques. Au-defTous d'eux étoient placés Achille de Harlai &. Pierre Seguîer , préfidens du Parlement de Pa- ris j Guillaume Daffis prefident du Parlement de Bourdeauxj ôc Pierre du Faur de Saint- jory Prefident de celui de Tou- loufej 6c enfuite les députés des Chambres des Comptes 6^ des Cours des Aides ^ quelques Tréforiers de France , quel- ques Lieutenans généraux de Bailliages, 6c hs Notables des Villes.

Le Roi parla en peu de mots. Il dit qu'il ne les avoit point aiïemblés , pour leur parler en orateur éloquent, mais en li- bérateur 6c en reftaurateur de la patrie , qualités plus con- venables à un Prince ; Qiie fes PrédécelTeurs avoient fou- vent aifemblé les Etats , pour les engager à donner leur

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII. r^

approbation à ce qu'ils avoient réfolu , &pour faire exécuter , leurs volontés : Qiie pour lui il avoit jugé à propos de les aflem- Henri bler , pour fuivre leurs conieils pour rétablir l'ordre dans I V. les afBiires , conformément aux avis des trois Ordres du i <a6. Royaume ; de pour chercher les moyens de fournir aux frais de la guerre , fans fouler le peuple : Qii'il n'étoit pas ordi- naire que des Princes d'un âge mûr , après avoir triomphé de leurs ennemis, voulullent dépendre des opinions de leurs fujets , 6c fe iaiffer en quelque forte conduire par eux : Que néanmoins il foûmettoit volontiers fes lumières aux leurs : iQii'ainfi il les conjuroit tous en général & en particulier, d'avoir égard â la fidélité qu'ils lui dévoient , à l'amour de la patrie , & à la gloire du nom François j &: de donner tous leurs foins 6c toutes leurs attentions , pour décider de con- cert , fur les moyens convenables de lever des fubfides , qui fans être trop onéreux aux peuples, aidalfent à foûtenir l'Etat, qu'il avoit eu le bonheur de préièrver des plus grans périls. Il les pria enfin de fe perfuader , qu'il s'agiiToit également de leur falut èc du fien , qui feroient toujours inféparables.

Alors Philippe Hurault de Chiverni Chancelier , ayant eu ordre de parler , pour expliquer plus au long les inten- tions de S, M. expofa dans un difcours fort étendu les mal- heurs des fiécles paiïés , &c à quelles extrémités la France avoit été plus d'une fois réduite , par les guerres civiles qui l'avoient déchirée. Il ajouta que le Royaume n'étoit pas en- core tranq-uille , &c qu'on alloit peut-être avoir une guerre plus cruelle qu'auparavant,contre un ennemi ( i ), qui joignant la haine à cette ambition démefurée , que l'on connoilfoit , paroilFoit devoir être irréconciliable. Mais que S. M. ne doutoit point que les trois Ordres du Royaume , à l'exemple de leurs fidèles &c courageux ancêtres , ne iîfïent des efforts proportionnés à la grandeur du péril. Il leur mit enfuite de- vant les yeux le courage du Roi : « S. M. ditJl , ayant af- «5 fronté une infinité de dangers pour le falut de l'Etat, & ne » s'étant jamais ménagée par rapport à ce grand objet , il eft bien jufle que fes fujets offrent leurs biens 6c leurs vies pour la même caufe. ce

Le lendemain on forma trois clalTes des Députes , pour (î) Philippe IL

c ij

îO HISTOIRE

■■ délibérer chacune en particulier , êc faire enfuîte part de

Henri leurs délibérations à l'allemblée générale. Après un mûr I V. examen , ils drefTérent ce cahier de leurs demandes , qui fuc 1 jq6. foufcrit au commencement de l'année iUivante par le duc de Monpenfier , le cardinal de Gondi , le duc de Rets , ôc le maréchal de Matignon. Ce cahier contenoic plufieurs juftes demandes : voici celles qui concernoicnt le Clergé. Demandes de Qp^ ^^^ Archevêques 6c Evêques fulTenr promus par la i'Ailemblée. voye des éledions , conformément aux Canons & aux Saints Décrets : Que s*il neplaifoit pas à S. M. pour leprefent de rétablir les éledions , elle voulût bien au moins , dans les no- minations qu'elle feroit , obferver l'ordonnance des Etats de Blois, tenus 20. ans auparavant: Qu'outre ce qui avoir été réglé alors, on fît des informations fur la religion, la vie, les mœurs , 6c la capacité des fujets que S. M. voudroit éle- ver à l'Epifcopat : Que i'Evêque le plus ancien de la Pro^ vince , 6c y réiidant , feroit les informations par rapport à celui qu'on deftineroit pour le fiége Archiepifcopal , 6c que l'Archevêque , réUdant pareillement dans Ion Diocéfe , les feroit par rapport à I'Evêque qu'il s'agîroit de nomm.er : Que I'Evêque ou Archevêque prendroit à cet eff^t l'avis de trois chanoines de l'Eglife dont le fiége feroit vacant , 6c qu'ils feroient choifis par le Chapitre : Qu'enfuite le grand Aumônier feroit au Roi le rapport de ces informations , afin que S. M. pût mieux connoître les caradéres 6c les qualités des fujets qu'elle voudroit nommer , 6c qu'on feroit mention de ces informations dans les lettres que le Roi écriroit au Pape; Qu'âfin d'empêcher les fraudes qui pourroient fe glilïèr dans les informations envoyées à Rome , elles fullènt toujours conformes à celles des Archevêques 6c Evêques , 6c que elles étoient différentes , il fût permis aux Chapitres des Eglifes Cathédrales , de s'oppofer à l'exécution des Bulles du Pape , 6c d'en appelier comme d'abus, fuivant la forme reçue dans le Royaume j 6c qu'après avoir interjette leur ap- pel , ils ne pulTent être contraints d'admettre à la prife ds poiïèffion ces Prélats pourvus illicitement , jufqu'à ce que l'affaire eût été décidée : Qii'on fuivroit la même régie par rapport aux Abbayes , 6c que ce feroit à I'Evêque diocéfain de faire Iqs informations : Que pour remettre l'ordre & la

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII.

difcipline dans les Monaftcres de filles, elle étoîtenrié- -'

rement éteinte , au grand fcandale des âmes , 6c à la honte Henri de l'Eglife , on rétablît les éleclions , puifque les couvents de 1 V, Religieufes avoient été nommément exceptés dans le Con- 1596, cordât entre François I. ôc Léon X.

Que pour reformer les abus &c corriger les déréglemens du Clergé , les Métropolitains fuiîent avertis de tenir dans Tannée des Conciles provinciaux , &c de les tenir dans la fuite de trois en trois ans : Qu'on fit de rigoureufes recher- ches contre les confidentiaires ; Que le Roi par un Edit fk publier , àc obferver dans tout fon Royaume , la Bulle de Sixte V. contre les fin:ioniaques 6c les conlidentiaires : Que pour empêcher la profanation des lieux faints , S. M, défen- dît à Tes troupes de fe loger dans les Temples , dans les Cha- pelles , èc dans les Sacrifies des Eglifes , ni d'y mettre leurs chevaux j en décernant des peines feveres contre les Colonels & Capitaines qui toléreroient ces profanations , quand mê- me ils feroient abfens , dc en Iqs traitant comme des infrac- teurs des Edits du Roi,

En faveur de la NobleHè , qui efl comme la principale colomne de l'Etat , êc qui dans ces dernières guerres avoit prefque feule foûtenu le Royaume fur le penchant de ruine, on demanda que dans le concours des fujers qu'il s'agiroic d'élever aux dignités Eccléfiaftiques , les Nobles fulFent pré- férés aux autres : Que les lettres de Noble/Te ne fuiTent ac- cordées qu'à ceux qui s'en feroient rendus dignes par des fer- vices irrîportans rendus à l'Etat , & fur-tout par de grandes âddons à. la guerre i Que les Gentilshommes domiciliés dej villes y conferveroient les anciens droits 2c privilèges de la NobleiTe , ôc feroient exempts des fondions de gardes de de fentinelles, 6c d'autres pareilles corvées : Que le Roi auroic dans fa maifon le plus grand nombre de Pages qu'il pourroîc, <5c qu'il leur feroit donner une éducation convenable à des Gentilshommes , 6c capable de les former dans l'exercice désarmes.

Qu'on obferveroit exaûement les Edits concernant les Sénéchaux 6c Baillis des provinces , qui ne doivent être tirés que de laNobleilcj 8>c que les fentences des Lieurenans ci- "vils 6c criminels 3 q,ui rendent la juftice fous eux , feroient

C iij

12 HISTOIRE

«*■■"' -"""i prononcées en leur nom : Qiie les Lieutenans généraux , Pro.

Henri cureurs àc Avocats du Roi , ne prendroienc pas la liberté I y. d'ouvrir les lettres de S. M. lorfque les Sénéchaux ou Baillis r eq6 ^^roient fur les lieux , fans leur en avoir parle auparavant; Que les Roturiers 6c les hommes de bafle naiiîance , ôc ceux même qui avoient acheté des lettres de Noblelle , ne pour- roient porter le nom des places , châteaux , 6c Seigneuries qu'ils auroient acquis j de qu'ils ne pourroient , en quittant leur propre nom , s'enter fur des familles Nobles , dont ils auroient acheté les terres.

Qiie les anciens réglemens , touchant les levées des foldats dans le Royaume , lèroient obfervés , ôc que ceux qui au- roient atteint l'âge de foixante ans , 6c ceux qui auroient fervi l'efpace de vingt ans dans les compagnies de cavalerie du Roi , ou qui auroient eu quelques emplois à la guerre , fe- roient exempts de la milice : Qiie dès que les Magifhrats , Préfîdens , Confeillers , 6c Lieutenans généraux de Baillage , auroient été réduits à l'ancien nombre , comme il avoit été ordonné par les Etats de Blois , leurs charges ne feroient plus vénales Et que parmi les Nobles il fe trouvoit des per- fonnes capables de les remplir , ils feroient préférés aux au- tres : Que les compagnies ordinaires de cavalerie , dont le Roi eftlechef , ne feroient compofées que de Gentilshommes.

Que pour rappeller la frugalité 6c la modeftie de nos an» cêtres , 6c diminuer les dépenfes que le luxe 6c l'émulation de la Noblelfe faiibient croître de jour en jour , on renouvela leroit les anciennes loix fomptuaires : Que l'ufage de l'or6c de l'argent furies habits , les pierreries , les perles , &c les au- tres chofes que le luxe rend prétieufes , èc dont on fe pare à grands frais , feroient abfolument défendues : Que l'on ob- ferveroit avec exaditude l'ordonnance faîte à S. Germain Tan 1587. touchant ce que doivent payer les voyageurs dans toute la France , pour la dépenfe dans les hôtelleries , 6c que les juges des lieux y tiendroient la main , faifant toutes les années une jufte eftimation du prix des denrées : Que l'on fîxeroit l'honoraire des Avocats , 6c le falaire des Procureurs dans les Cours iouveraînes.

Que le différend entre la Nobleffe &c le tiers-Etat du Dau- phiné , au fujec des privilèges 6c immunités , ( différend qui

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVIL 25

avofc ëré jugé provifioneliemenc plufieurs années auparavant -

par leroi Henri II. ) leroic enfin terminé par un arrêt défini- Henri tir du Coniéii d'Etat , ou par tel autre Tribunal que le Roi I V. jugeroit à propos de choifir parce que cette conteftation j cq^,. faifoit naicre dQs inimitiés & des difcuffions funeftes à la Pro- vince bi à tout le Royaume , étant cauié que plufieurs liabi- tans du Dauphiné le retiroienc dans les Etats du duc de Savoye.

Le Roi fut en même tems fupplié de vouloir bien , pour le foulagement du peuple , examiner l'état de fes finances. Lorf^ que l'on eut lupputé les revenus d'un Royaume épuifé par de fi longues guerres , on trouva qu'ils niontoient à neuf millions huit cens mille écus d'or , dont cinq millions étoienc employés pour l'entretien de la maifbn du Roi , pour les frais de la guerre , &c pour les autres dépenfés auxquelles le Roi étoit obligé. Le refte étoit deftiné à payer les gages des Of- ficiers de )udicature , &: des autres Officiers du Roi dans tou- te l'étendue du Royaume , les rentes confidérables confti» tuées fur les Aides , & plufieurs autres dettes de l'Etat.

On propola enluite des règles &c des moyens qu'on crue efficaces , pour empêcher que les finances du Roi ne fufifenc pillées , comme elles avoient coutume de l'être. On ordonna que pendant l'efpace de deux années , les procès commencés au fujet des rentes fur les Aides , entre les vendeurs &L ac- quéreurs , ou entre les cohéritiers , fufi^ent furfis en forte néanmoins que \qs droits , contrads ôc hypothèques n'en foufFrlifent aucun préjudice , ôc qu'on donnât fur cela un Edit qui feroit enregifhé dans toutes les Gours fouveraines s Que le Roi ne payât aucunes penfions , ni aucunes fommes extraordinaires , jufqu'à ce que les dettes àc toutes les charges de l'Etat , qui feroient déduites dans un édit au commence- ment de Tannée , fufi[ent entièrement acquittées : Que les juges Royaux ne pufTcnt s'attacher au fervice des Princes ^ des Seigneurs particuliers, des Gouverneurs de Provinces, ou des Communautés , ni recevoir d'eux aucun honoraire j ôc en cas de contravention , qu'ils fufTent privés de leurs charges , comme s'en étant rendus indignes.

Que l'Edit de i 577. au fujet de la Monnoye fût obfervé j & parce qu'un grand nombre de mauvaifes pièces de

14 HISTOIRE

*>}_ ^". monnoye, telles que les fols, avoient cours dans le public;;

Henri ayant été frappées de l'autorité particulière des Gouver- IV. neurs , ( ce qui faifoit beaucoup de tort au peuple , ) on de- 159^. i^'^^^<^ qi^'il fût enjoint aux directeurs des Monnoyes, de ne plus frapper de pareilles pièces. On demanda encore que les étoffes d'or dc de foye de la fabrique des étrangers , ne puf. fent entrer dans le Royaume : Que les ouvriers étrangers taù fent invités à venir s'établir en France ^ & qu'on leur accor- dât au bout de trois ans les mêmes privilèges dont jouilFoient les ouvriers regnicoles Que les importions faites quelques années auparavant pour les chemins ôc les levées , ( impofî- tions que les guerres avoient empêché d'exiger,) fcroient encore furfîfes , de peur de mettre obflacle au cours des paye- mens ordinaires.

-Que pour le foukgement des peuples du Languedoc , \qs Etats de cette Province ne s'aflèmbleroient que de trois en trois ans : Qu'il y eût des Commiiîaires nommés au fujet des ëdits enregilfrés dans les Cours depuis vingt ans , en faveur des SuilTes ^ parce qu'il étoic confiant que la plus grande par- tie des fommes deflinées pour le payement des troupes auxi- liaires , fi utiles au Royaume , avoit été détourné par les coiirtifans.

Que les Gouverneurs de provinces , de places , & de châ- teaux , fuffent réduits à un certain nombre , ôc qu'il ne leur fût plus déformais permis de fortifier aucun lieu fans un ordre exprès de S. M. Que l'on indiquât une aflèmblée dans trois zns^ l'on commettroit des hommes d'une probité recon- nue , pour rechercher ceux qui auroient contrevenu à ces ar- ticles 3 & que dès que Iqs affaires de S. M. le pourroient per- mettre , on convoquât les Etats Généraux. On fît encore plufieurs autres propofîtions au fujet des Tailles perfonnel- les , que les roturiers pay oient dans plufieurs Provinces dti Royaume , E<.dQs Tailles réelles qui étoientimpofées furies terres , & que l'on percevoit dans d'autres Provinces. On. parla de reftreindre la multitude énorme des juges &c des autres Officiers du Roi , & de réduire leurs gages. On parla aufîî des charges des Tréforiersde France & de leurs devoirsj des domaines du Roi , aliénés pour la plupart par des con- tradi frauduleux j des fuhfides ordinaires , dont la cour des

Aides

DE J. A. DE THOU, L i v. CXVII. 25

Aides connoît : enfin des falines de Guienne & de Lancrue- '

doc , qui rapportent tous les ans au Roi des ibmmes très- Henri confiderables. I V.

Dans cette afTemblée , il fut queflion , entre le Chan. is^S» celier ôc les députés des Cours fouveraines , du conflit de ju. rifdidion ^ 6c on convint que dans toutes les affaires dont la connoiflance appartiendroit aux Baillis , ou à fès Lieutenans, l'appel qui en leroit interjette , feroit dévolu aux Cours fou- veraines , à l'excluflon du Confeil privé du Roi. On parla aufîi depluiîeurs édits &, déclarations du Roi enregiftrés dans ks Cours j mais ni ces derniers articles , ni plufieurs autres auffi falutaires , dreffés dans cette afTemblée , n'eurent aucune exécution.

Rien n'efl: plus onéreux au peuple , & ne trouble plus le repos des familles , que ces combats des Tribunaux , 6c ce pouvoir attribué aux Maîtres des Requêtes, 6c aux Conieil- 1ers d'Etat , dont le nombre s'eft Ci extraordinairement accru depuis trente ans 3 pouvoir , qui donne atteinte aux arrêts des Cours fouveraines , 6c rend leurs jugemens incertains , au préjudice delà fureté publique. Il n'y aperfonne qui ne voye cet abus , &c qui n'en gémiife : cependant toutes les plaintes faites à ce fujet , ( plaintes fréquentes , ) n'ont aucun effet, &c font toujours éludées , par ceux même qui connoif- fent le mieux combien elles font juftes.

Tandis que le Roi étoit à Roiien , on fit la cérémonie du Cérémonies bâtême d'une fille que le Roi avoit eue de Gabrielle d'Etrées. d'une^fiiiT na- Le duc de Monpenfier êc les autres Seigneurs , avec toute tureiiedu leur fuite , aiîiflérent â cette cérémonie au milieu d'une foule ^°^* de peuple , qui rempliffoit les rues. Tous les ambafladeurs des Princes étrangers , qui étoient alors à la fuite de la Cour , fxirent invités de s'y trouver. Les perfonnes fenfées blâmè- rent cette pompe éclatante pour une fille bâtarde , 6c dirent qu'au moins la cérémonie n'eût pas dû. fe faire en préfence du Légat Se des députés des Provinces.

Ce fut aufîien ce tems-là que Charlotte Catherine de la Pfocèsdc Trimouille , veuve du Prince Henri de Condé mort à Saint- laXnmoUiUc Jean d'Angeli en Saintonge , en i j8 8. le 4. de Mars , 6c accufced'a- mére de Henri IL prince de Condé , après la mort de fon 1°""^!^^°^', pere , ( le Roi i avoit tait venir a la Cour 1 année précédente,) coudé foa Ti>mc XJII, D °»^^-

2<$ HISTOIRE

abjura la Religion nouvelle à Rouen , èc embraiïâ la RelL Henri gion Romaine. Le Légat du Pape fit la cérémonie de laré- I V. conciliation , quoique le cardinal de Gondi , comme évêque I c 9 (j, ^^ Paris , prétendît que c'étoit à lui de la faire. Après la cé- rémonie , le Légat donna à la PrincelTe un repas magnifique , auquel les Princes ôcles Seigneurs delà Cour furent invités.

Cette Princefle n'avoit jugé à propos de changer de Reli- gion que longtems après fon arrivée à la Cour j parce qu'a- près la mort de fon mari , ayant été accufée d'en avoir été l'auteur, ayant été même condamnée par des juges incom- petens , elle vouloit , avant de faire profelFion de la Religion Catholique, (ce qu'elle avoitréiolu depuis longtems, ) être déchargée de cette accufation & déclarée innocente, par un arrêt du Parlement de Paris , auquel le Roi avoit renvoyé cette affaire : Elle craignoit avec raifon qu'on ne la foupçon- nât d'avoir plutôt cherché à fe rendre , par ce changement^ fes juges favorables, que d'avoir fait cette démarche parla perfuafion elle étoit , que fon abjuration étoit utile 6c mê- me néceflàire à fon falut.

Il y avoit huit ans qu'étant détenue prîfonniére en Sain- tonge , par l'ordre des commiiTaires nommés par les Prote- ftans pour juger de cette affaire , elle avoit interjette appel au Parlement de Paris , qui par un arrêt du 6. de Mai 1588. s'attribua à lui feul la connoiiïance de cette caufe 5 défendic aux juges de ^aintonge , èc à tous autres , d'en connoître ^ or- donna que toutes les pièces & procédures contre la Princefle^ feroient dépofées au Greffe" de la Cour, 6c que cet arrêt fe- roit lignifié aux juges. L'arrêt fut publié par des Huifiicrs royaux , à Niort êc à Saintes , villes voifines de S. Jean d'An- geli , 6c dans lefquelles il y avoit alors une garniion pour le Roi. Comme il y auroit eu du danger de faire la même chofè à S. Jean d'Angeli, on fe contenta d'afficher l'arrêt aux por- tes de la ville.

Le neuvième d'Août de la même année , il intervînt un au. tre arrêt du Parlement , pour ordonner qu'une copie de la requête préfentée par la Princelîe , feroit délivrée à Fran- <^ois de Conti , 6c à Charle de Soilîons , frères du feu prince de Condé -, 6c il leur fut fait défenfe de pourfuivre cette af. faire devant tout autre Tribunal , que le Parlement de Paris.

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVIL 27

Comme les juges de Saînconge firent peu de cas du premier »

.arrêt , & que loin d'y obéir , ils continuèrent d'inftruire l'af-. Henri faire , &c rendirent même une ientence , le Parlement les dé- I V. crétade priie de corps, ordonnant que leurs biens ieroienc i çoô", faifis & mis en fequcftre , jufqu a ce qu'ils fe fulTent préfentés à la Cour , pour rendre compte de leur conduite. Il fut or- donné aulli que ce dernier arrêt feroit affiché comme le premier.

Cependant les juges de Saintonge accordèrent un furfis de la ientence , par laquelle ils avoient ordonné que la Prin- cefïe iubiroit un interrogatoire j fie ils ordonnèrent que la fentence ne feroit exécutée qu'après Tes couches, La Prin- ceiTe ayant mis au monde un fils , \qs juges fe repentirent de % leur procédure , & de leur jugement j & l'adîon demeura fiiC pendue. Mais l'année luivante le cardinal Charle de Ven- dôme , autre frère du feu prince de Condé , préfenta à Tours une requête au Roi , pour demander que S. M. évoquât à fa perfonne l'affaire de l'empoifonnement dont la Princelïè ctoif accufëe : Qu'elle interdît à tous autres juges la connoifl fance de cette cauie : Qu'elle nommât des commifîaires pour faire l'enquête , ordonnant que toutes les procédures faites jufqu'alors , de toutes les pièces du procès , lui feroient en- voyées • & qu'elle nommât des juges pour terminer enfin cette affaire.

Le Roi , conformément à la requête , donna le r 2 . de Mai ,

un arrêt , iur le rapport de Jacque Augufte de Thou.On celîa enfuite de parler de ce procès , jufqu'à ce que longtems après, les frères & les confins de la Princefi[e préfentèrent au Roi une requête. Le Roi qui étoit alors à Dijon , c'ell-à-dire , en 1595. renvoya toute cette affaire au Parlement de Paris. On fit donc venir de S. Jean d'Angeli toute la procédure avec la fentence des juges ^ &; l'on fit afîigner les princes de Conti & de SoilTons. Ces Princes n'ayant point comparu, le Parle- ment , fur les conclufions du Procureur général , déclara toutes les procédures faites contre la princeife de Condé , par les juges de Saintonge , nulles ôc de nul effet , comme contraires à l'autorité du Roi èc du Parlement avec défen^ fe à toutes perfonnes de quelque rang & de quelque qualité qu'elles fufîent , de pouvoir jamais s'en prévaloir , ni en faire

D ij

i8 HISTOIRE

^" ufage. Il fut ordonné de plus le 2 6 . d'Avril , qu*avanc de pro*

Henri céder à abfoudre la Princelîè , conformément à fa demande , I V. le prince de Conti & le comte de Soiflons feroient encore ai- I jc)é, iignés , pour produire leurs moyens contre elle.

Les Princes n'ayant point comparu , 6c ayant décliné la jurildicT;ion du Parlement, 6c fait demander par leurs Pro- cureurs, que le Roi en perfonne & les Pairs de France ju- gealTent cette affaire , la Princefle demanda fur ces entrefai^ tes , que toutes les procédures que le Parlement avoit caf- fées, èc tous les ades qu'il avoit déclaré nuls , fujGTent fupprî- més & éteints , de peur que ces ades , qui ne fournilfoient au- cunes preuves , ne donnaffent dans la fuite lieu à la calom- nie. Le Parlement ordonna donc le 28. de May , que toutes les procédures faites contre la PrinceiTe à S. Jean d'Angeli ôc ailleurs , feroient fupprimées j &: le même jour elles furenE jettées au feu par le Greffier criminel , en préfence d'Achille de Harlai premier Préfîdent , 6c d'Edouard de Mole rap- porteur de l'affaire. Cliarlotte He Le prince de Conti 6c le comte de Soiffons en furent extré- laTrimoiiiiie memcnt pîqués. Ils ne Comparurent point 3 mais ils écrivirent hinocentr^ à cliacun des juges en particulier , pour leur faire fçavoir par arrêt du qu'ils vouloient que leurs Procureurs proteflafï'ent en leur Paris'^^"^ '^^ nom. Leurs Procureurs ayant été entendus , 6c le tout ayant été communiqué au Procureur général du Roi , la Cour dé- clara enfin le 24. de Juillet, Charlotte Catherine de la Tri- mouille , veuve du prince de Condé , innocente du crime dont elle étoit accufée.

Les Princes Ces beaux-fréres prétendirent , que rafTafre avoit été jugée avec trop de précipitation , & chargèrent leurs Procureurs de mettre leur protcflation au Greffe , 6c d'en demander ade au Greffier : celui-ci l'ayant refufé , 6c leur ayant dit de voir à ce fujet le premier Préfîdent de Har- lai, ils allèrent trouver ce Magiftrat. Harlai leur répondit avec beaucoup de fagefîè , 6c leur dit , que dans cette affaire, tout s'étoit palfé félon les régies : QLi'il étoit contraire à l'u- fage,de recevoir des protefVations contre les arrêts des Cours fouveraines : Que perfonne n'éroit plus intéreifé que les Prin- ces du fang , à maintenir l'autorité des jugemens de ces Tri- bunaux : Qu'aprçs avoir été plufieurs fois fommés de

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII. 29'

comparoître , ils avoienc toujours refufé de le faire : Que ^- !.'

le Parlement avoit donc ordonné , que fans avoir égard à Henri leurdéciinatoire , on continuât d'inftruire le procès ce qui I V". leur avoit été fignifié : Qu'en conféquence des premiers ar- 1596, rêcs , on avoit rendu le dernier , par lequel la Princelfe de Condé avoit été entièrement déchargée : Que fes parties n'avoient adminiftré contre elle aucunes preuves j &; que c'é- toit un axiome de droit , que l'accufkteur ne prûuva/7t point , l'accufé efi ahfous : Qu'on avoit fuivi cette régie dans le pro- cès du prince Louis de Condé leur père , &; depuis peu dans l'afraire de François de Monmorenci , & que perlonne ne s'étoit avifé de protefter contre les arrêts du Parlement , qui \qs âvoient renvoyés abfous : Qiie les beaux- frères de la PrincefTe agiroient contre toutes les régies de la prudence , s'ils prétendoient infirmer l'autorité du dernier arrêt de la Cour : Qu'ils dévoient prendre garde de nuire au jeune Prince leur neveu , en voulant venger mal à propos la mort de leur frère. Telle fut laréponfe que le premier Préfident £t aux Procureurs des Princesj &: il ne fut plus depuis queftion de cette affaire. La princefTe de Condé obtint dans la fuite des Lettres patentes du Roi, pour faire enregiilrer dans toutes les autres cours du Royaume l'arrêt du Parlement de Paris rendu en fa faveur : ce qui fut exécuté , fans que les frères du prince de Condé fiiTent aucune proteftation.

Je ne dois pas omettre de parler ici de deux autres juge- Dcur autres mens célèbres. Le premier, auquel préfida Gille de Riants , ^rcs"^^*^^*' avec Jean le Maître , fut rendu contre Jean Flavien chanoine de Sens , en faveur des droits de la Jurifdiclion Royale. Ce chanoine avoit un procès contre Jean Miete archidiacre de la même Egliie , à qui il avoit dit des injures atroces , 5c qu'il avoit ignominieufement fait mettre en prifon. L'Archidiacre eut recours au juge Royal. Le Chanoine prétendit que par cette démarche il ètoit formellement excommunié ^ & que le concile de Trente avoit exprefTèment défendu , fous peine d'encourir les cenfures , que les Eccléfiaftiques plaida/fenc les uns contre les autres , ailleurs que devant le Tribunal du juge d'Eglife. Le Lieutenant criminel de Sens ne laiiîà pas de rendre une fentence contre Flavien , bc quoique celui-ci eut décliné fa jurifdidion , il ordonna qu'en fa préfence , 6c en

D iij

S"^

HISTOIRE

I I celle du Raporteur & de l'archidiacre Miete , il feroîc ex-

H E N K I cufe dans le lieu s'afTemble le Chapitre , &c ih retraderoic I V. de ce qu'il avoic die contre Ton contrére. Flavien interjetta r s 9 (3. ^ppel au Parlement : l'affaire ayant été communiquée au Procureur géjiéral , fur ihs conclulîons lafentence fut con- firmée par un arrêt , qui ordonna , qu'en préfence du Lieu- tenant civil , du Lieutenant criminel , de quatre Conléillers du Préiidial , du Procureur & de l'Avocat du Roi , & de tous les Chanoines , Flavien fe préfenteroit dans le lieu du Cha- pitre, debout, tête nue, devant Miete qui lèroit alîis , èc que ledit Flavien déclareroit que c'étoit témérairement , par erreur , & contre le rerped à la Juffcice , qu'il avoit die & écrit, que Miete étoit excommunié de droit, pour avoir eu recours au juge Royal : Qu'il reconnoiiïbit que cette pro- polition étoit faulîe , erronée , 6c contraire aux (aints Dé- crets , & aux édits du Roi : Qu'après cela fon écrit fcroit la- céré en fa préfence.

L'autre jugement fut rendu , au fujet de François de la Ramée, qui le difoit fils de Charle IX. & d'Elilàbeth d'Au- triche. Il prétendoit que la reine Catherine mère du Roi , l'avoit fait expofer , 6c qu'il avoit été élevé en Poitou chez un Gentilhomme de cette Province , nommé Gille de la Ra- mée , dont il avoit pris le nom. S'étant enfuite retiré dans le -Vermandois , il s'étoit tenu caché pendant quelque tems , chez un laboureur , nommé Jean Foiiîier. Pour en impofer d'avantage, il prétendoit avoir des révélations ,& le labou- reur ailûroit auffi en avoir de tems en tems. On découvrit dans la iuite , que quelques Seigneurs touchés de fa trifte fi- tuation , lui avoient fourni de l'argent, &:lui avoient accor- dé leur protection. Déjà on parloir en divers lieux de ce pré- tendu fils de Charle IX. èc plufieurs perfonnes crédules étoient prévenues en fa faveur. Comme par la f uppofition de ce fils de Charle IX.il fembloit qu'on cherchât à exciter dans l'Etat de nouveaux troubles , Pierre d'Amours confeiller au Parlement , qui avoit été envoyé par le Roi dans le Ver- mandois peu de tems après la paix , pour régler les afîàires de cette Province , fit arrêter la Ramée de Foiflier. Le pre- mier fut condamné à mort à Rheims , comme coupable de leze-Majefté Divine ôc humaine 3 à avouer publiquement fon

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII. 51

împoflure , 6c à en demander pardon à Dieu &; au Roi. FoiC . . iîer fut condamné à faire le même aveu , Se à affifter au fup- Henri plice de la Ramée. L'un 6c l'autre ayant appelle au Parle- I V. ment , la fentence fut confirmée , fous les mêmes Préfidens 1596. dont j'ai parlé -, 6c de plus , il fut ordonné, que le corps de la Ramée , après avoir fubi le fupplice , feroit jette dans le feu , pour y être confumé. Cet Arrêt fut rendu à Paris le 8. de Mars.

Sur la fin de l'année , il arriva dans cette ville un trifte ac- chute du

1 T ^ I /\ I 1 /-^i pont aux mû-

cident. Le pont aux muniers,bati au bout du pont au Change , }^■^Q^^ ^ p^^^^ depuis longtems iëmbloit menacer ruine , étant ébranlé par le mouvement continuel des moulins. Malgré ce danger , on ne laiiToit pas de paiïer tous les jours fur ce pont , qui enfin la veille de la fête de S. Thomas , vers le foir , tomba tout-à- coup. Il périt en cette occafion cent quarante perfonnes , tant de ceux qui pailbient fur le pont , que de ceux qui tra- vailloient dans les moulins. Par une faveur de Dieu très-fin- guliére , lorfqu'on travailloit à retirer les décombres , on trouva un homme refpirant encore fous les ruines , qui avoient formé fur fa tête une efpéce de voûte.

Il mourut cette année un grand nombre de gens de lettres. Mon ^e plu- Le premier fut François Tolet , natif de Cor doue , ville îl^^eY^g^j'g'J',' d'Andaloufîe , lieu célèbre par la nailPance des deux Se- nés. neques. Il étoit d'une condition fort baile, qu'il fçut relever François par les belles qualités de fon ame , 6c par la culture de fon ef- prit. Il s'acquit une fi grande réputation dans l'Univerfité de Salamanque, que quoique trës-jeune, il y obtint une chaire de Philofophie , qui ne s'accorde d'ordinaire qu'à des hom- mes d'un âge mûr. S'étant enfuite entièrement tourné du côté de la piété , il entra dans la focieté des Jefuites , qui étoit alors très-floriiïànte en Efpagne , 6c fur-tout à Salaman- que. Il fut appelle à Rome par ks fuperieurs , àc après y avoir été durant quelques années Redeur du collège des Je- fuites , il fuccéda à Benoît Palmio , èl à Alfonfe Salmeron , dans l'emploi de prédicateur du Pape Pie V. Comme il avoic beaucoup d'habileté pour les affaires , il fut nommé pour ac- compagner le cardinal Jean François Commendon Lcgaten Allemagne , qui étoit chargé de propofer à l'Empereur Ma- 3:imilien , d^ à Sigifmond Augufte roi de Pologne , une ligue

3 2 HISTOIRE

contre le Turc. Il fît voir dans cette négociation autant de H £ N R I fâgeire & de prudence , qu'on avoit jafqu'alors remarqué en I V. lui de fcjavoir Se de piété. Il fut dans la fuite employé par 1 59(j. Grégoire XIII. dans les affaires les plus importantes. Sous Sixte V. il s'appliqua à revoir ôc à corriger les livres de la Bible. Enfin Clément VIII. lui donna le chapeau de Cardi- nal , ôc c'eft le premier Jefuite qui ait été honoré de la Pour- pre Romaine. L'an I 593. il employa tous fes foins pour hâ- ter la réconciliation du roi Henri avec le S. Siège , comme nous l'avons dit. Il mourut enfin cette année le 14. de Sep- tembre dans le palais du Vatican , âgé d'un peu plus de 74. ans. Son corps tut inhumé dans l'églifè de Sainte Marie Ma- jeure. Les Chanoines de cette Eglile , aufquels il avoit légué par fon teftament une fomme d'argent deftinée à de pieux ufages , lui élevèrent un tombeau de marbre. Il a écrit plu^ fleurs ouvrages , entr'autres des commentaires fur Ariftote , fur S. Jean , fur S. Luc , & fur l'Epître aux Romains. Ses fermons , qui ont été recueillis , n'ont point encore vu le jour, Antrelio de Avant le cardinal Tolet , mourut à Pife, le dernier jour de Barga. Février de cette année , Pierre Angelio de Barga , âgé de

7 8 . ans. Il naquit dans un château de la Tofcane , de palTa fa jeunelfe à voyager dans la Grèce èc dans l'Afie. Il enfeigna enfuite les belles lettres dans le célèbre collège de Pife , pen- dant plufieurs années 5 & puis entra dans la maifon du cardi- nal Ferdinand de Medicis. Il a principalement excellé dans la Pocfîe , & entre tous les ouvrages de ce beau génie , on vante fur-tout fa Cynegeticjue (i) , & fa Syriadc» Il laiiTa une fille nommée Virginie , qui fit inhumer fon père dans le tom- beau de la Noble maifon àts Bocca , avec la permilTion de Jofeph Bocca , dans le cemetiere de la grande Eglife. Frédéric Je ne dois pas oublier Frédéric Silburge , à Wetterau Siiburge. ^.^^^ ^g HefTc , près de Marpurgh. Il a publié plufieurs ou- vrages des Anciens , fur-tout des Grecs , dont quelques-uns avoient déjà été imprimés 3 mais qu'il a revus 6c enrichis de variantes , de notes , &: de tables. Il en a aufli donné quel- ques-uns , qui n'avoient jamais paru. Les foins infinis que lui coûtoient ces éditions , lui ont mérité l'eftime de tous \qs gens de lettres , & la reconnoiifance de la poftérité 3 d'autanç

(.1) Pûëme fur les chiens de chaiTç,

plus

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVÎI. 35

plus eftîmable , que dans ce travail fi utile , fi louable , & fi »— -»— ^■a*^ pénible , il parut méprifer les louanges des hommes. Il mou- Henri rut à Heidelberg le i 5 . de Février , n'étant pas encore fore I V. âgé, mais épuilé par le travail. Il fut inhumé dans l'églife 1506. de S. Pierre d'Heidelberg.

Cette année, arriva aufli la mort de Jean Douza, ou de J.-an Dcuza. Doez, fils de Jean Douza homme de lettres qui fe diftin- gua au liége de Lyon. Ce jeune homme , qui avoit un efpric fupérieur , un fçavoir peu ordinaire , 6c une douceur de moeurs admirable, au retour d'un long voyage , vint faire naufrage au port , èc mourut âgé de 24. ans.

Nicolas Vignier mourut à Paris , dans les fêtes de Pâques. Nicolas Il étoit à Bar-far-Seine en Champagne, l'an 1530. d'u- Vigmer.i ne famille médiocre , fon père étant Procureur fifcal de cette ville. Ayant perdu tout fon bien par le malheur des guerres civiles , il fut obligé de fortir de fon païs , 6c exerça quelque tems la Médecine dans les cours des princes d'Alle- magne. Iln'étoitpas feulement très-habile dans cette fcien- ce , àc dans toutes les parties de la Philofophie , il étoit en- core très-verfé dans la connoiiFance de l'Hiftoire 6c de la Chronologie j 6c avant qu'Onufre Panvini (i) ^ 6c Charle Sigonius eullént publié leurs ouvrages chronologiques , il avoit travaillé comme eux, mais avec des opinions diffé- rentes , à éclaircir l'Hiftoire Romaine. Ces deux auteurs l'ayant prévenu , il s'abitint par modeftie de mettre fon ou- vrage au jour, 6c fe contenta de publier en langue vulgaire un commentaire fur les faflcs de Rome , il difcutoit cer- tains points conteflés par les Anciens. Il compofa encore plufieurs autres écrits fur l'Hiftoire , 6c fur-tout une excel- lente chronologie. Lorfque les troubles de la France eurent été appaifés , il fut rappelle dans fa patrie , après une lon- gue abfence , 6c le Roi l'honora d'une penfion considérable. Etant venu à Paris , il y fît imprimer cette chronologie , dont je viens déparier ouvrage l'auteur examine, dif- cute , démêle, 6c fixe , avec autant de difcernement que de fagacité , les véritables époques du monde depuis fanaiilàn- ce , l'étabhflement des Empires , leurs révolutions, 6c leur décadence 3 avec l'origine des peuples divers , 6c des familles

(i) Ou Panvinio.

Tome xni, E

54

HISTOIRE

' illuflres. II compofa une Hiftoire ecclëfiaflîque , à laquelle

Henri il ne put mettre la dernière main : ouvrage pofthume, que

I V. fcs deux fils Jean &c Nicolas ont publié après la mort.

1596. Après avoir parlé de ce fameux écrivain , je ferai mention

du célèbre Jean Bodin , en Anjou. Dans fa première icu-

Jean Bodin. rr r \' '^ 1 i> iT^

neiie , ii 1 on en croit quelques-uns qui 1 allurent comme une chofe certaine , il porta l'habit de Carme , & fut enfuite re- levé de fes vœux , comme les ayant fait avant l'âge compé- tent. Délivré du froc , il s'appliqua beaucoup à l'étude. Après s'être rendu très. habile dans les langues , il fe porta par fon vafle génie vers toutes les fciences , éc fe propoîk de ne rien ignorer. D'abord il exerça la profefîion d'avocat au Parlement de Paris 3 mais ennuyé de ce métier , l'on a toujours , pour ainfi dire , les armes à la main , il s'adonna tout entier à compofer des ouvrages de littérature. Il s'elîàya d'abord fur les Cy'ûe(^etique.s d'Oppien , qu'il traduifît en La-. tin avec beaucoup d'élégance &; de goût , & qu'il orna d'un très-fçavant commentaire , qui fit connoître fa capacité 6c its talens pour les belles-lettres. Bientôt il fe propofa des objets plus confidérables. Après avoir mis au jour une mé- thode pour l'Hiftoire , &: des diilertations contre Malétroit, au fujet de la Monnoie , il publia enfin en François fon grand ouvrage intitulé La RépuhLiqnc de Bodin j livre qui en faifant connoître la vaile & profonde érudition de l'auteur , fait voir auiîi , au fentiment des perfonnes de bon fens , beaucoup de vanité êc d'oftentation 3 défaut aiîez ordinaire à ceux de fon païs. Peu de tems après il publia auiTi en François fa Demonomanïe j matière qui avoit été jufqu'alors traitée par plufieurs autres auteurs , mais fur laquelle Bodin a écrit avec plus de netteté & de jufteïïe que tout autre , en réfutant pref^ que toujours les fentimens de Wier. Ce livre l'a fait Soup- çonner de Magie. Pendant qu'il compofoit ces ouvrages, il eut fouvent l'honneur d'être admis dans \ç,^ entretiens fècrets & familiers, que Henri III. fe plaifoit d'avoir avec les fça- vans, &il s'y fit toujours diilinguer. Car il avoit , comme l'on dit , fon efprit en argent comptant 3 & fa mémoire heu- reufe 6c fidèle lui fournillbit toujours une infinité de chofes curieufes , fur toutes les matières qu'on propofoit.

La jaloufie de certaines perfonnes , qui avoient du pouvoir

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVIL J^

â la Cour,lui ayant fait perdre les bonnes grâces du Roi, il en-

cra au fervicc de François duc d'Alençon , que les Etats des H E n k i Provinces-Unies choiiirent dans la fuite pour leur Souverain. I V. Son rare fçavoir , & fur-tout la connoilîance qu'il avoit des i 59(3, affaires étrangères , lui procurèrent uh rang difhingué dans la maifon de ce Prince , qu'il fuivit en Flandre , & dans le voyage qu'il lit en Angleterre. Après la mort du duc d'Alen- çon , il fut pourvu de la charge de Lieutenant général du préfîdial de Laon , il alla s'établir , 6c il exerça cette Magiftrature avec une grande réputation de probité , juf- qu'à l'année 1588. Quoique Bodin eût autrefois goûté les opinions nouvelles fur la Religion , & qu'il paflat même alors pour n'être pas fort éloigné de la doctrine des Proteftans , néanmoins , comme tout étoit en confufion dans le Royau- me , il jugea à propos d'entrer , comme bien d'autres , dans le parti de la Ligue. S'étant déclaré contre le Roi Henri IIL & contre fon légitime fuccelTeur , il publia à ce fujet des écrits, qui le déshonorent aujourdhui mais qui furent alors reçus avec applaudiiîement par les Ligueurs , & répandus de tous côtés. Il expia fa faute en quelque forte , en augurant mal

1 r V ^ 1 _ 1 - T : :i '. J'.^ 1> L^ o, I^ .V ^ 1>,

pai

vénement jultitialapredidtion. Après avoir pi fre de la nature , ouvrage il rappelle à leurs véritables prin- cipes toutes \e% caufes & tous les effets de la nature , il mourut en quelque forte , comme le cygne qui meurt en chantant, 6c iinit au commencement de Mai de cette année, une vie auflî agitée, que laborieufe , étant âgé de plus de 70. ans.

Lambert Daneau d'Orléans mourut cette année à Caftres Dancau. en Languedoc , il étoit venu , après avoir quitté Orthez ville de Bearn , il enfeignoit. Nous lui joindrons Anuce Foez natif de Mets , qui après s'être rendu très-habile dans Foez, les langues Latine &: Grecque , & avoit fait fon cours de Phi- iofophie à Paris , y étudia en Médecine , &: prit le bonnet de Dodeur. Il retourna enfuite dans fon païs , il exerça du- rant quarante ans la Médecine, avec une grande réputation d'habileté. Les princes de Lorraine l'appellérent iouvcnC pour leconfulter j mais fa paffion pour la liberté & pour l'é- tude , l'empêcha de s'attacher à eux. Le premier de fes

E ij

3 ($ HISTOIRE

ouvrages , qu'il publia à l'âge de 30. ans , fut une traduction Henri Latine accompagnée de commentaires , du fécond livre I V. d'Hippocrate (hr Les maladies vulgaires. Puis il mit au jour 1 596. {2l pharmacopée. Ayant enfuite donné au Public le livre de l'œconomie d'Hippocrate , owXo. N omenclat e ur ,ii fut prié par ceux qui cultivoient la Médecine en France, en Allemagne , &: en ltalie,de hiire une tradudion entière de toutes les œuvres de cet ancien 6c illuftre Médecin : on étoit perfuadé qu'après avoir donné une (i grande preuve de fa capacité , dans la tra.- dudion du Nomenclatettr , perfonne n'étoit plus capable d'e- xécuter cette entreprife , Jérôme Mercurial , qui avoic depuis peu publié une tradudion de tous les écrits d'Hippo- crate,n'avoic pas réiilîî. Foez entreprit donc cet ouvrage péni- ble : Après avoir collationné la plupart des éditions &des an- ciens manufcrits , il tradui/it entièrement Hippocrate , avec une grande exaclîtude , & l'orna de fçavans commentaires. C'eft ainfî que la France , qui l'a toujours emporté fur toutes les autres nations, par rapport à la Médecine , iurpalîa encore les Allemands êc les Italiens , par rapport à l'édition des ou- vrages du prince des Médecins. Après tant de travaux Ç\ utiles à la république , il mourut dans fa patrie le 2 5. de Sep- tembre âgé de 6 8. ans, r' ^* Dans le même mais mourut à l'âge de 5^. ans , Quintus

Florent . , i «n- i \ > «"^

Chrécien. Septimius Florens Cnriltianus ( ou Florent Chrétien. ) Il étoit fils de Guillaume,gentilhomme Breton, premier méde- cin du Roi Henri II Se qui étoit fort habile dans les belles- lettres , comme il le fit voir par fa tradudion d'Ocellus Lu- canus. Florent Chrétien fut appelle Qiiintus Septimius , par- ce qu'il étoit le cinquième fils de Guillaume , & qu'il étoit au mois de Septembre. Il f(^avoit fort bien le Latin & le Grec, & l'on peut comparer aux ouvrages des Anciens \q% beaux vers qu'il a compolés dans ces deux langues. Il avoir l'efprit élevé &: noble. Sa plume , qui ne fut jamais ni fervile ni vénale , comme celle de tant d'autres , parut toujours l'in- terprète de fes penfées & de fes fentimens , &: jamais l'inftru- ment d'une baiîè complaifance. Il montra quelquefois un peu cauftique ^ mais fa critique caufa moins de chagrin à ceux qui en étoient l'objet , qu'elle ne les porta à rechercher fou amitié, Pierre Ronfard , qui dans ce fiécleaporté la Poëfie

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII. 57

au plus haut degré , & Gui du Faur de Pibrac , donc j'ai fou" vent parlé avec éloge dans cette Hiiloire , ayant été tine" Hen ri ment cenfurés par Florent , regardèrent dans la fuite comme I ^' un grand honneur l'amitié & les louanges de ce bel ciprit, 155^' Il fur un des précepteurs du roi Henri IV. qui régne aujour- d'hui fi heureufement. Ayant quitté la ville d'Orlcans , il s'étoit diftingué dans quelques emplois militaires , il alla s'é- tablir à Vendôme. Cette ville ayant été priié par les Li- gueurs , Florent fut fait prifonnier ^ mais fon illuftre &C p-é^ îiéreux difciple lui procura bientôt la liberté , en pavant libéralement fa ranc^on. La plupart de fes écrits font en La- tin &; en Grec. Il a auffi écrit en François quelques ouvrages , dont Claude ion fils eflaujourdhui dépofîtaire , 6c qui feront un jour publiés , pour la fatisfa^flion des fçavans 6c des beaux- efprits.

A cet illuftre écrivain , avec qui j'étoîs lié d'amitié, 6c ^'^^rn qui m'a fait l'honneur de m'adrefTer quelques-uns de fes ou- ^"^^°^'» vrages ^ monumens éternels de fon rare génie , je joindrai un autre ami , dont je ne celFerai jamais de pleurer la mort. Je parle du célèbre Pierre Pithou , natif de Troye en Cham- pagne , 6c forti d'une famille noble de balle Normandie. Lorfque je me rappelle fa probité exade , la pureté de fes mœurs , fa pieté fincere , fon efprit admirable , fa profonde capacicé dans les Iciences qu'il embraflu ( & perfonne n'en embrafTà plus que lui 3 ) lorfque je me représente fon juge- ment folide & dégage de toutes paffions , foit par rapport aux choies qui le concernoient , fcit par rapport aux aifaire:^ d'autrui , je ne puis m'empêcher de le conliderer comme un des plus grands hommes de notre fiécle. Il préféra toujours l'intérêt du Public au foin de iés propres affaires j paflant fa, vie dans les Bibliothèques , pour tirer de la pouiîiére èc de l'oubli les écrits des Anciens , & en procurer des éditions cxades ; exhortant , excitant , & aidant même à faire la mê- me choie , ceux qu'il en jugeoit capables j en forte qu'il ne perdoit jamais de vue le progrès des iciences , de l'utilité de la république des lettres. Sur la fin de ia vie il publia ks frag- mens hiiloriques de Saint^Hilaire , 6c les fables de Phèdre affranchi d'Auîiuile.

Je ne ferai point difficulté de répéter les éloges, qui lui ont

E iij

38 HISTOIRE

été donnés par le célèbre Nicolas le Fevre Ton încime ami.

Henri ^^ pofTédoic cous les auteurs Grecs & Latins , fans en excepter

I y. aucun , de la même manière qu'on pofTéde un feui livre ,

, ^«/ qu'on a beaucoup lu : il les avoic lûb tous , les avoic colla-

donnes avec les anciens manulcrits , & les avoic , pour ainii

dire , tous dans fa cêce. Comme un homme connoîc ordinai-

remenc les affaires particulières de fa mailon , Pithou con-

noilToic de même l'hiftoire de France , &: celle de couces les

autres nations, l'origine des peuples, les diverlès époques,

les révolutions , les lucceffions des familles , les guerres , les

traités des nations étrangères, entre elles ou avec nous, leurs

exploits , leurs loix , leurs mœurs , enfin les coutumes des

Provinces , ôc de chaque ville en particulier.

Il avoit acquis toutes ces connoiifances par un travail ailî- du &: infatigable dès fa plus tendre jeuneilè ^ feuilletant fans ceflè les livres imprimés , fouillant dans toutes les Biblio- thèques j confultanc les archives du Roi , des Parlemens , des Chambres des Comptes , des Villes Se àQs Monaftéres 3 crand crivanc même de fa propre main une grande partie dQs Char- tres : enfin il étoit parvenu à un il haut degré d'érudition & de capacité , par rapport au Droit Romain , qu'on pouvoic dire de lui &: du célèbre Cujas , fous lequel il avoic écudié , que comme le maître empêcha que le difciple ne fût le premier jurifconfulce de l'Univers , le difciple empêcha auffi que le maîcre ne fût le feul ( i ).

Si chaque genre, Pithou excelloic, eût fuffi pour faire un grand homme , que doic-on penier de celui qui polfèdoic au même degré un fi grand nombre de fciences ? Mais tou- tes cesconnoifïànces profondes n'étoient rien ,en comparai- fon des talens & des qualités naturelles de fon efprit formé par une ledure affidue des meilleurs auteurs de l'antiquité , de fon difcernemenc , de fon goût exquis , de fa haute pru- dence par rapport aux chofes de la vie j de la juftelle de lès décifions à l'égard des afïliires du Barreau , &: enfin de (qs fu« blimes lumières par rapport à la politique 3 jugeant fainement des réfolutions qu'il falloir prendre j prévoyant les événe- mcns , & trouvant des rellburces dans les circonftances les

0) C'eft une penfée de S- Jérôme , dans le parallèle de DeiîioÛhenc ôc de Ciceron.

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII. 39

plus fâcheufes. Car quoiqu'il aie toujours fui les pofles ëcla-

rans , qu'il aie conilammenc refufé les dignités qui lui furent H e n k i offertes , ôc qu'il n'ait brillé dans le monde que par fon mé- I V. jite -j plein d'un amour extrême èc d'un zele ardent pour fa 1596. patrie , il donnoit volontiers des confeils à ceux qui tenoient le timon du gouvernement j il les excitoit, ôc les engageoit à prendre de fages mefures j il leur niettoit devant les yeux ce qui avoit été utilement pratiqué par les anciens, dans de pareilles conjonctures, &: leur fourniiioit fouvent des moyens vidorieux , que la pcnétration & la folidité de fon efprit lui fuggeroicnt naturellement. Les Miniftres d'Etat ne formoient aucune entrepriie de coniéquence ians le coniulter ^ en forte que quoiqu'il ne fût que fimple particulier , il fembloit être chargé de l'adminiflration des affaires publiques , & fans Magiffrature , être le juge perpétuel & univerlel de toutes ÏQs affaires. Sa candeur ôc fa confiante probité , lui avoient acquis la réputation , non feulement d'un fagejurifconfulte, mais d'un trcs-bon citoyen, àc d'un parfaitement lionnête- liomme.

Outre un grand nombre d'ouvrages anciens , enfevelis dans les ténèbres , qu'il a mis au jour , èc plufieurs autres qui avoient paru , mais dont il a procuré des éditions plus corredes , il a laifîé en mourant une dode & ample colle- dion des Conciles de l'Eglife Gallicane , que fon frère Fran- <^ois Pithou, homme très- fçavant, efi: chargé de donnerai! Public. Pierre Pithou mourut le i. de Novembre , jour au- quel il étoit , âgé de 57. ans , à Nogent fur Seine , il s'étoit retiré , à caufe d'une maladie contagieufe qui régnoic à Troye pendant cet automne. Ce fut ce même jour 14. ans auparavant , que mourut mon père , pour qui ce grand hom- me avoit une fincere amitié , qu'il lui a , pour ainfî dire , con- tinuée , en m'honorant d'une amitié pareille. Dès que j'ap- pris la mort de cet illuftre ami , pour qui je n'avois rien de caché , à qui je faifois part de mes études , de fouvent de mes penfées au fujet de la République, je me fentis entièrement découragé pour la continuation de mon Hifboire, & j'aurois abfolument abandonné un travail , qu'il m'avoit confcillé d'entreprendre pour l'utilité du Public , privé de fon fe- cours , fur lequel feul je me fondois d'abord , je ne m'en étois

'40

HISTOIRE

„«. enfuite procuré d'autres , qui m'onc lieureufement aidé à

affaires des Païsbas.

Henri fournir ma carrière.

I V. 11 eft tems de reprendre le fil de cette Hiftoire, èc de ra-

j ra^ conter ce qui ic pailà dans les P aïs- bas le refte de cette année. Le cardinal Albert , après la prife de Calais &L d'Ardres , &c

Suite des après que la Fere eut été reprilè parle Roi , i>'ctoit retiré â Gand , abandonnant le deflèin d'alTiéger Oilende , iîége que les Etats de la province de Flandre le prcflbient de faire, il tint confeil avec les Généraux touchant les opérations de la campagne. Il s'agifToit d'affiéger quatre villes , Breda , Bergh Op-Zoom , Gertrudenbergh , ôc Hulfb. On s'arrêta enfin à cette dernière place , ôc on envoya pour l'obferver, Nicolas Bafla Albanois , Officier très-expérimenté , qui ayanc trouvé beaucoup de difficultés dans cette expédition , ap- porta les raifons fuivantes , pour difiiiader de l'entreprendre. Il dit que Huiil étoit tout environné de marais , & d'une eau navigable , àc qu'il étoit comme impoffible d'approcher le canon de cette place : Que ce feroit en vain qu'on tenteroic de remonter le fieuve : Que dans le tems delà marée le dan- ger feroit très- grand , parce qu'il y avoit des Forts le long des Digues , d'où il feroit aifé aux ennemis de foudroyer ceux qui entreprendroient de tranfporter le canon : Qiie d'ailleurs il y avoit dans la place trois mille hommes de garnifon , 6c qu'il étoit impoflible d'empêcher les fecours d'y entrer ; Qu'on devoit faire une particulière attention à cette circon- ftance , dans tous les fiéges qu'on entreprenoit : Que le duc de Parme avoit depuis peu fait fur cela une tnfte expérience dans le fiége de Lillo j &; que ceux qui conduifoient cette guerre , avoient depuis recommandé d'être toujours très- précautionnés à cet égard. Jl ajoura que le roi de France , ir^ rite de la perte de Calais & d'Ardres , lié d'ailleurs très-étroir tement avec les Confédérés , ne manqueroit aucune occafion de nuire à l'armée du roi d'Efpagne , àc que fi fcs troupes venoient l'attaquer par derrière , lorfqu'elle feroit cam- pée entre les marais &: la ville , il étoit vrai-femblable que le danger feroit fort grand : Que fuppofé que le Roi Très- Chrétien ne fecourut point la place , il tenteroit infailHble- ment de reprendre Ardres èc Calais , 6c que cela lui feroit d'autant plus aifé , qu'ils ne pourroient y envoyer du fecours j

Qu'il

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVIL 41

Qu'il écoic donc d'avis , qu'une entreprife fi périllcufè & fi ' remplie de difficultés , tût abandonnée pour le préfent èc Henri que pour s'oppoler aux courfes des garnirons dans la Flandre I V. éc dans le Brabant, outre les Forts d'Autriche ik. de Fuentes , i <:q6 on en élevât encore un autre entre Hulft àc Axel , de qu'on y mît une forte garniibn.

Malgré ces remontrances , les Etats ayant fait inilance pour former le fiége de Hiilft, on ne fe contenta point du rapport de Bafta , ôc on envoya encore , pour oblerver la place , Chriftien de Savigny de Rofne , avec deux Colonels nommés Claude delà Bourlote & Alfonfe deMendoze : fur leur rapport le liége fut réfolu. Mais afin de tenir la choie plus fecrette,de Kolnerappella les troupes, & marcha du côté d'Anvers , comme s'il eût eu defiein d'aîfiéger Breda il pafla enfuite l'Efcaut , avec fept mille hommes de pié & toute fa cavalerie le 6, de Juillet.

Le prince d'Orange voyant cette marche des ennemis, craignit pour Breda ^ &;ramafiantdes troupes de tous côtés, tirant même des foldats de la ^arnifon de Hulfi: , il Iqs mit fur des bateaux préparés à cet effet , & les envoya du côté de Breda. Maisils'apperçut bientôt de fon erreur, lorfqu'il vit que les troupes ennemies étoient rappellées du côté de Hoochftrate, jufqu'où de Roines'étoit avancé, & qu'elles al- loient à Anvers par l'ordre du cardinal Albert , afin de fe ren- dre dans le pais de "W^aës. Ce pais , qui efb très-fertile , a l'Efcaut au Septentrion & au Levant, la mer au Couchant, èc la Moëre,qui baigne les murs d'Axel,au Midi : cette rivière fe joint par le moyen d'un canal avec la Durme , qui fe jette dans l'Efcaut , entre Dendermonde 6c Rupelmonde. Le pais de "NJ^acs forme une efpéce depeninfule, dont la principale ville eft Hulft, place entourée de bonnes murailles, Ik. en- fuite Axel , Kouchout ,.&: AlTenede , villes fort peuplées j mais fans murailles. Audeiîùs de Hulft coule une petite ri- vière , dont la fource eft dans un village nommé Chieldrech, & qui après avoir pafié le long de la ville , fe détourne vers le Couchant , & va fe perdre dans la mer de Zélande, L'eau que l'on détourne de cette petite rivière , ( ce qui eft fort or- dinaire en ces païs-là , ) forme un canal qui conduit à Axel , ôc qu'on appelle aujourdhui le nouveau Canal. La même Tûme XllI, F

42 HISTOIRE

- petice rîviere fournît de l'eau à un fécond canal , dont le cours Henri eft prefque entièrement oppofé à celui du premier , èc qui I V. vers le Levant le jette dans l'Efcautà fon embouchure, ap- I ç g ^, pellée communément la Honte. Les Confédérés s'étant ren- dus maîtres de la place cinq années auparavant , y élevérenc des digues &: des Forts, êc inondèrent le pais bas des environs j afin que la garnifon fortant de tems en tems de ce lieu inac- ceflible , fur des bateaux préparés à ce delïèin , pût faire im- punément des courles dans les contrées circonvoiiines.

C'efc pour s'oppofer à ces courfes , que les Forts d'Autri- che èc de Fuentes avoient été bâtis derrière une digue,au-def- fous du canal qui coule du côté du Levant , &: qui dé- charge dans l'Eicaut. Au de-là du canal fur la gauche , fonc deux autres Forts , élevés par le prince d'Orange , pour les Gppofer aux Forts d'Autriche àc de Fuentes. Le premier s'ap- pelle le Fort de Moer ( i ) , l'autre qui eft à la droite , s'appelle le Fort de la Râpe. .Pour rendre les paflàges encore plus diffi- ciles , on jugea à propos, entre ces deux Forts , d'en bâtir un. troifiéme ^ en forte que les troupes d'Efpagne nepouvoienc arriver à Hulft fans paiîérau milieu de ces trois Forts.

La Bourlote fut chargé de faire les approches de la place. Ce Capitaine ayant pris avec lui quatre cens Efpagnols d'é-. Siège de lite , huit cens Allemands , & autant de Flamands , arriva à ^^^^' l'entrée de la nuit au Fore de Fuentes , étant guidé par le

iîeur delà Biche , ci-devant Intendant de l'armée, &: alors Gouverneur du païs de Waës. La Bourlote mit (es foldats fur fix bateaux , qu'il eut bien de la peine à faire tranfporter à force de bras à travers ces gouffres marécageux, jufqu'au canal qui efl au milieu. Etant arrivé près du troifiéme Fort, dont j'ai parlé ci-defTus , la garnifon fit unefortie & l'attaqua; mais ayant été repouffée &c contrainte de fe retirer dans le Fort de la Râpe , qui étoit peu éloigné , la Bourlotte fe ren- dit maître de celui qu'ils avoient abandonné. Il employa toute la nuit à le fortifier à la hâte 5 îk y mit une forte garni- fon, avec des munitions de guerre & de bouche, qu'il avoir eu foin d'apporter en forte que ce Fort devint comme un magazîn pour [qs troupes.

Le lendemain, à la pointe du jour ,11 les rangea en baraîUe,

(0 C'eil- à-dire le Fort du Marais,

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII. 4?

pour intimider les garrîifons des Fores de la Râpe & de Moër, qui étoienc à fa droite & à fa gauche. -Il avoit bien moins à Henri craindre de ces deux Forts , que de la ville de Hulfl: , qui I V. €Coic devant lui , & qui ne ceiloic de le canoner. Il chargea ^ ^ donc le colonel Telchlinghen de former de ce côté -là un retranchement en forme de demi- lune. Pendant ce tems- le cardinal Albert eut foin de faire filer des troupes vers Hulfb. Il avoit eu auparavant la précaution de fàtisfaire les Itahens , quî étoient en garniion à Tillemont , en leur fai- fant compter la fommc de trois cens trente mille écus d'or. Ce fut Jean Jérôme Dorii , qui les fie rentrer dans leur de- voir j ce qui excita la jalou/le du comte Belgioiofo , qui avoic JLifqu'alors faitfon poiîible pour les appaifer.

Un détachement de trois cens hommes du régiment Napo- litain du. marquis de Trevico , &c d'autant d'Efpagnols , fe pofta d'abord près du Fort de Moër,& ils commencèrent par rompre une levée qui forme la communication de ce Fore avec la ville. La garnifon de Hulft ayant fait alors une lortie fur les Allemans , de celle du Fort de Moër les ayant en même tems attaqués en flanc 5 épuifés du travail delà nuit, & leurs retranchemens n'étant point encore achevés , ils ne fe cru- rent pas en état de réfifîer , 6c s'enfuirent -, ce qui jetta l'é- pouvante parmi le refle des afîiégeans. Le colonel Tefchlin- ghen /qui couroit & , pour encourager fes foldats de la voix & de la main , &: les engager à faire ferme , fut tué avec le petit nombre de ceux qui eurent le courage de ne le point abandonner : cet Officier fut fort regretté , & le cardinal Albert lui fit faire des funérailles magnifiques à Anvers.

Le colonel Tefchlînghen étant mort , il ne reftoit plus que le feul la Bourlote , qui voyant tous fes foldats dé- bander Se quitter leurs pofles , fans que ni Cqs prières, ni fes menaces puiîent rien fur eux , fit battre la retraite , & ra- mena prudemment fes troupes vers le Fort du milieu, dont il ctoitle maître. , quoiqu'il fût canoné de tous côtés , il vint à bout de difTiper la terreur de fes foldats , qu'il exhorta à le fuivre , & à préférer le danger d'une mort incertaine , à la perte certaine de leur honneur , s'ils Pabandonnoienc. Alors ayant pris un fponton , 6c s'étant mis à la tcte de Ces gens , il donna fur un gros des ennemis , qui n'étoient pas

F ij

44 HISTOIRE

' encore arrivés jufqu'au fofle du Fore ; 6c après un combat Henri opiniàcrc , la vie & l'honneur étoient également compro- I V. mis , il vint à bouc de les mettre en fuite. 11 périt ce jour-là j 5 p cent hommes de part &: d'autre. Pottey ôc Nivelt , qui étoient fortis de la ville , enfeignes déployées , pour favoriler la re- traite de leurs gens , ayant donné avec trop d'ardeur fur les Allemands , furent faits prifonniers. La Bourlote , qui obfer- voit de loin ce qui fe palToit , rappella fes troupes , êc fît aufîi- tôt fortifier la hâte le Fort , qu'il comptoit peu auparavant de pouvoir conferver.

Le prince d'Orange piqué d'avoir été trompé par le car- dinal Albert , entra dans le pais de MTacs , par un endroit appelle la Campene , & ayant mis fes troupes lur des bateaux,. il \qs fit entrer avec lui dans la ville. Après avoir donné fes or- dres , & le commandement de la place à Ebrard comte de Solms , fon proche parent , &l y avoir laiiîé une garniion de trois mille hommes, il s'en alla à Samberg , au-defîbus da Fort de la Râpe , pour y obferver ks événemens.

D'un autre côté , Rofne ayant palTé l'Efcaut avec le corps^ de fon armée , marcha à grands pas vers Hulft ^ & comme la nier s'écoit retirée , il pafià fans peine le canal à gué. Aufîitôt il fit entrer dans la pc;iinfule de W^cs deux régimens Elpa- gnols d'Antoine de Zuniga , èc de Louis de Velafco , 6c un régiment Flamand commandé par Antoine Coquielle j la nuit fuivante , on fit pafler le refte du régiment de Trevico , 6c celui d'Auguftin de Mexia. L'armée d'Efpagne étoit com^ pofée en tout de huit mille hommes d'élite , fans compter la cavalerie.

Les afliégés fe voyant inveftis plutôt qu'ils ne s'y étoient attendus, 6c comprenant qu'il leur étoit impofTible déformais de chaiîèr les ennemis par la force , eurent recours à d'autres moyens. Ils coupèrent les digues , 6c par ce moyen ils tâchè- rent de faire entrer les eaux de la mer dans la campagne des environs , que la chaleur de Tété avoir deflechée , afin que les ennemis ne puiTcnt trouver d'eau douce. Mais les digues ayant été réparées fur le champ , le projet des affiégés fut fans elFet. Les afliégeans élevèrent alors un autre Fort , loin d'une portée de canon de celui dont ils s'étoient emparés , près du Poidre de S. Paul , encre des jardins , 6c fus une

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVIÎ. 45

élévation. Le refte de l'armée ayant été pofté en différens endroits , le cardinal Albert fe logea avec la plus grande par. H e n r s lie de la cavalerie près de S. Nicolas. I V.

Les Royaliftes dévoient prendre d'abord le Fort de Moër 3 i r a^, fans cela ils auroient perdu leur tems à ce fiége , parce que tant que ce Fort , & celui de NafTau bâti entre Axel & Hulft, auroient été en lapuiilance des Confédérés, non feulement ilseulPent eu bien de la peine à avoir des vivres , mais il leur auroit encore été très- difficile de tranfporter leur canon , &c leurs autres inllrumens de guerre. Ils tournèrent donc tous leurs efforts de ce côté-là , n'ayant rien à craindre , ni de la) part des Anglois , dont les forces étoient alors employées à l'expédition de Cadix , ni de la part du Roi de France , qui étoic alors dans les provinces du milieu de fon Royaume.

Sur ces entrefaites , la nuit du dix de Juillet , les foldats de la garnifon ayant mis leurs chemifes par deifus leurs habits ,. firent une fortie , de livrèrent un combat très-vif. Ils furent repoullés par les afliégeans , & contraints de rentrer dans la ville : mais d'autres troupes fraîches étant forties auffitôt, le combat recommença , êc après une perte égale de part 6c d'autre, les deux partis fe retirèrent. La Bourlore avoit éle- vé en trois jours un retranchement fur une hauteur , ^ ayant employé 600. hommes à cet ouvrage , il Tavoit rendu très-fort. Cependant on étoit fort en peine , far le moyen de tranfporter le canon : l'eau du canal étant extrêmement baiïe , on ne croyoit pas le pouvoir mettre fur des bateaux. Mais on trouva enfin une manière , qui rèufîît contre l'opi- nion des afîjégès , &: contre l'efpèrance même des afTiègeans. On conftruifit dss pontons fort plats , capables néanmoins de contenir &: de porter dQs choies fort pelantes. On tranfl^ porta d'abord trois canons , qui à force de bras furent con- duits à l'endroit deflinè pour drefïer la batterie : on en tira; en pafTant trois autres du Fort dont on s'étoit rendu maî-^ tre , & l'on braqua ces fix canons contre le Fort de Moër. Cette batterie mit d'abord en pièces les afriits de deux ca.^ nons qui étoient dans ce Fort 5 en forte qu'ils ne furent plus dans la fuite en état de fervir. On fît encore approcher plu- fieurs autres canons , qu'on avoit tranfportès de même fur ces pontons dont je viens de parler,

F ii]

4^ HISTOIRE

' Ceux qui dërendoienc le Fore de Moër , au nombre de

Henri cent quarante , avoient coupé la digue dans le milieu , èc IV. avoient fortifié une hauteur en dehors de la place. La Bour- icoè. ^^^^ voyant qu'il y avoit beaucoup de danger à vouloir la forcer , eut recours à la rufe. Le i 8. de Juillet fur le foir , il envoya deux compagnies d'italiens commandées par Ottavio Spina , & parLatino Floiido des comtes de Prata, Officiers très braves , avec ordre d'attaquer la hauteur. En même tems la mer s'étant retirée , & ayant lailFé la campagne à fec , il donna ordre à cent piquiers Allemands , conduits par Jérô- me Saibante , de s'avancer vers la contrefcarpe du Fort , ^ d'attaquer ceux qui la défendoient. On combattit des deux côtés avec beaucoup de chaleur 5 le Lieutenant de Juftin de NalFau d'un côté , 6c de l'autre Latino Florido furent dan- gereufement bleiïes. Les affiégeans s'étant enfin emparés de la hauteur , ceux qui défendoient la contrefcarpe du Fort , furent contraints de céder.

Les affiégeans étant maîtres de la digue , la coupèrent entre la ville &c le fort , afin d'interrompre la communica- tion. Ils dreiférent alors leurs batteries , qui n'eurent pas de peine à renverferdes fortifications, qui n'étoient que de terre féche , & dont les ruines pouvoient fervir comme de degrés pour monter à l'afîaut. Déjà ïqs pontons étoient jet- tes, & Marcello Galeotto avec les compagnies de Florido, voyant la brèche ouverte , fe préparoit à donner l'afiaut , lorique les afiiégés n'ayant aucune efpérance de fecours , commencèrent à perdre courage , èc fe rendirent fans atten- dre qu'on les y forçât. Ils fortirent de la place avec leurs ar- mes, enfeignes déployées. Le comte de Solms fut très-irrité de leur lâcheté , & peu s'en fallut qu'il ne fît punir Bceuvry gouverneur de la place ^ mais il dit , pour s'excufer , qu'il l'avoit rendue malgré lui, & qu'il y avoit été contraint par {qs foldats mutinés , accufant principalement ceux de Friie. La veille de cette adion , les deux compagnies des deux frères Roix , de celles d-e Dubois & de Donck , étant fortîes de Berghe , elles étoient en garnifon , entrèrent par la prefqu'ifle dans la Campene , furprirent environ trois cens Elpagnols qu'on avoit envoyés au fourage , èc après avoir brûlé trois moulins , pour nuire à l'armée dQs Royaliftes ,

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII. 47

elles s'en retournèrent. Comme la difette de toutes chofes aug- - " i

mentoit tous les jours dans le camp , les Chefs crurent devoir Henri hâter le fiége. Ils envoyèrent donc au-delà de Hulft , entre I V. le Fort de NalFau èc Axel , Alfonlè de Mendoze avec ion rè- 1596, giment , cinq cens Allemans & autant de Flamans , avec or- tire de loger de de le fortifier fur la digue , de d'empêcher la communication d'Axel avec Hulffc. Les canons de la ville & du Fort de Naiîau , qui tirèrent lur les troupes , rendirent l'exécution de cette entreprife très-pèrilleufe. Enfin on com- mença à ferrer la ville de fort près , &c on ailigna un pofle particulier à chaque Colonel.

La Bourlote de le marquis de Trevico , gardoient la di- gue de Moër avec des règimens Flamans de Napolitains , dC avec la compagnie d'Alfonfe de Ribera , de cent cinquante Efpagnols d'élite , tirés des citadelles d'Anvers de de Gand : iisavoient derrière eux un régiment Allemand , deftiné à la garde des vivres , de l'artillerie , de de toutes les machines de guerre. Au-deflbus du canal, près du Fort de Fuentes , étoic un régiment de Francomtois commandé par de Grife, avec un détachement de pluQeurs foldats , tires des autres corps. Les deux règimens Efpagnols de Velaico de de Zuniga , étoient logés au Septentrion, près du Poldrede S. Paul. Les bords de l'ancien canal étoient occupés par Antoine Co- quielie , par le comte de Bucquoi , & par le régiment de Me- xia , que commandoit Jérôme de Monroy , en l'abfence du Colonel.

Cependant les alTiégès faifoîent un feu continuel fur les ennemis. Le comte de Solms qui , pour remplir tous les de- voirs de fa charge , s'expofoit beaucoup , ayant été ble/îë à la cuiiîe , fut contraint de fe retirer , & de fe faire tranf- porterdansia maifon. Le colonel Jean Piron, à qui le Comte avoit donné le commandement d'une brigade , compofée du régiment de Jean d'Egmond , de celui de Nalîàu, dontTac=.- ketinck étoit Lieutenant colonel , de de celui de Dorp ami- ral deZiriczée (i) , fît creufer trois galleries fous le rempart,, d'où il faifbit fouvent des ibrties fur les affiègeans. Le 23»-

(1) Ziriczée eft une petite ville de Zélandc dans l'Ifle de Schowcn. Les François gagnèrent près de celte ville

une grande bataille contre les Flamans en 1304.

48 HISTOIRE

«m^n^m^^M^^ dc Juillcc , Ics aflîëgës en firent une crès-vigoureufè , près du

Henri retranchement du marquis de Trevico j & en furent quelque

I V. tems les maîtres , après avoir fait prifonnier le capitaine

i <a6. Dominique Spingardcllo. Les foldats de la garnifon du Fore

de Naflau firent enluice une fortie Ik. encloiicrent un canon ,

après avoir tué environ loixante Efpagnols.

Sur la fin de Juillet , les alîiégës ayant reçu la nouvelle du fliccès de l'cntreprife des Anglois fur la ville de Cadix , firent plufieurs décharges de leur artillerie en figne de réjouilîance. Mais un accident fit bientôt cefîèr ces marques de joye. Piron reçut une blelKire fur le rempart. C'étoit fur cet Officier que le comte de Solms blelTé lui-même, comme je l'ai déjà dit, fe repofoit , comptant beaucoup fur fon habileté èc fur fa pru- dence. On l'emporta hors de la place , pour panfer faplaye , 3c Dorp fut mis en fa place.

Cependant de Rofhe fit poulTcr la tranchée jufqu'à la porte des Béguines , &: on fe rendit maître du foffé de ce côté- : mais les affiégés minèrent cet endroit , afin de pouvoir faire fauter les ennemis , s'ils venoient à s'emparer de la porte. Jls firent en même tems un foffé en dedans , en forme de çroiffant, pour arrêter les afîiégeans. De Rofne ayant tout difpofé pour l'aflaut , fit battre la place pendant deux jours fans difcontinuer. Le Général étoit fous une tente, que les foldats du régiment de Velafcoavoient drefTée avec trop peu de précaution , par rapport à leurs retranchemens , & qui étoit entièrement expolèe au feu des ennemis. Comme il y donnoit fès ordres aux Colonels & aux Capitaines , leur pré- fcrivant à chacun ce qu'ils dévoient faire, il reçut dans la tête De Rofne uncoup d'arqucbufe , dont il mourut fur le champ , regretté efitué. Son vinanimement de toutes les troupes de différentes nations ,

portrait -

qui compoioient l'armée d'Efpagne. Il étoit del'iiltiftre mai- fon de Savigny en Lorraine. Ayant été élevé en France, il avoit époufé la fille de Jacque d'Anglure vicomte d'Efiauge, & fon unique héritière. Dans le tems des troubles de la Fran^ ce , il s'attacha au duc d'Aiençon , &; le fuivit dans- les Païs- bas. Après la mort de ce Prince, il s'en retourna en Lorrai- ne. Voyant le roi d'Efpagne l'arbitre de la France , & com- me le maître fouverain de ce Royaume , il fe livra entière- ment au parti des Efpagnols. Il fut très-aimé du duc de Parme,

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII. 49

■& enfuire de Pierre Erneft comte de Mansfeld , du comte de '^

Fuentes , &: du cardinal Albert , qui le conddéroienc à caiife Henri de Ion habileté dans le métier de la gueri-e. Il avoic beaucouo I V. de préfence d'efpric pour fc tirer des affaires les plus difficiles, j ^ a^\ On admiroith iàgacité avec laquelle il pcfnétroit lés deffeiris des ennemis àc de l'aveu même des Espagnols , toujours en- vieux de la gloire des étrangers , il fut le plus habile homme de Ion fiecle , pour les campcmens & pour les fiegcs. Par les conleils &; fuivantfes vues , le duc de Parme en France , le comte de Fuentes Ôi le cardinal Albert dans les Païs-bas , fi- rent de très-belles actions , & après fa mort ne firent plus rien de confidérable. Mais ces grands talens étoient joints à de - grands défauts. Il étoit artificieux , fourbe , brouillon , pe?;- Sde , ne gardant ia foi que fuivant les intérêts , bravant tou- tes les règles de l'équité ôc de la bienfeance ^ négligeant (qs propres affaires , prodigue du bien d'autrui ^ regardant la paix comme un mal , oc les calamités publiques comme un bien j enfin ne fe failànt des amis qu'autant qu'il y trouvoit ion compte , ou Ton plaifir.

Si un tel homme fut regretté de ceux qui connoîlToient fou caractère , ce ne fut que par rapport aux ièrvices qu'il étoit capable de rendre à la guerre. Le cardinal Albert lui fit ren- dre de grands honneurs après fa mort , 6c lui fit faire à Bru- xelles d^s obféques magnifiques & dignes d'un Prince. On afîîgna à fa veuve une penfion de quatre mille écus d'or , avec une fbmme de trente mille , pour payer les dettes qu'il avoic contractées. Par cette marque de libéralité 6c de reconnoif^ fance , on voulut engager iès enfans au fervice d'Efpagne, 6c par l'efpérance d'une pareille grâce , inviter les autres à s'attacher conftamment à cette Couronne.

Après la perte d'un fi grand Général , les autres Chefs de l'armée ne perdirent rien de leur courage ai de leur ardeur. Le cardinal Albert , étant venu à S. Nicolas près du Fort de Fuentes , voulut que le même jour on donnât 1 afFaut , pour lequel Rolne avoit fait tout préparer. Velafco , après un combat très-vif, rendit maître de l'anele d'un baftion . s'y logea ^ 6c s'y fortifia. Le marquis de Trevico , en Tablènce de la Bourlote qui étoît blefTé , n'eut pas de fon cote le mê- me fuccès j il fut repoufTe vigoureufement par la Corde Tome Xin, G

fo HISTOIRE

Lieutenant du capitaine Potey , &: ne put fe loger qu'au pié

Henri au baftion qu il attaquoit. Cependant il fit miner cet endroit

J V. ûvec tant de diligence , que deux jours après , ayant tait Tau-

1 5 ^ (j. ter l'angle avec vingt foldats qui le defendoient , il vint enfin

à bout de laire fon logement lur le baftion. Les alliegés ayant

auilîtot 1-ait une mine en dedans , il périt un grand nombre

de Napolitains , qui néanmoins demeurèrent â la fin maîtres

du baflion.

Le 1 3. d'Août on combattît très-vigoureufement dépare & d'autre : la garniion du fort de Nafiau ayant l'ait une ior- tie fur les Efpagnols, Louis Manrique, avec OttavioSpina & Ottavien de Tomafi , périrent dans cette occafion. Latino plorido y fut blefle dangereufement d'un coup d'arquebufè^ mais il guérit dans la fuite. Cependant on travailloit avec ardeur du côté des afliégeans. On fit des faignées pour faire écouler l'eau du folle : enfuite on dreiïa une batterie de cinq canons dans le quartier du marquis de Trevico , une de huit dans celui de Coquielle colonel des \)^allons, &: une de fepc dans celui de Velal'co, ôc dans d'autres endroits encore. Ces canons furent braqués contre le foiïé , pour loûtenir le iol- dat lorfqu'il monteroit à la brèche. Enfin l'afiaut général ayant été ordonné pour le i 6. d'Août , le cardinal Albert , après un violent combat , envoya un trompette aux afiiégés pour Içs fommer de fe rendre , en leur propofànt des condi- tions honorables. Mais le comte de Solms les rejecta avec hauteur , & répondit au trompette , que les Efpagnols n'a- voient qu'à faire tout ce qui leur plairoit ^ que pour lui il ctoit reloiu de défendre la place jufqu'à la dernière ex- trémité.

Alors les afliégeans envoyèrent vîfiter la brèche. On rap- porta que la montée étoit fort difficile 3 qu'il reftoit encore beaucoup d'eau dans le fofîè 5 que la garniion pleine d'ardeur & de courage paroiîToit difpofée à une vigoureufe refiftance j qu'elle f<^avoit garantir adroitement des boulets de canon ^ en fe retirant à propos loriqu'clle voyoit qu*on y mettoit le feu , & en reparoilîant tout à coup lur le rempart après la décharge, La choie ayant donc été agitée dans le Confeil de guerre , de l'avis de Camille Caracciolo prince d'Avellino, qui appuya le rapport qu'on avoit fait ^ Albert jugea à propos

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVIT. ji

I

de différer encore l'afTauc, voyant le péril il expoferoic s

(es croupes , 6c qu'il avoic deja pjrdu plus de deux millj iiom- H £ n r i mes depuis le commencement du (îege. Il ie contenta d'or- 1 V.; donner d'approcher le canon plus près de la place , &c d'à- 159^» battre le reite des créneaux des murailles , afin que lorl'que les ibldats monteroient à l'alFaut , Icb aliîcgés ne puiïent aiié^i ment tirer fur eux.

Le Cardinal jugeant que fi le fiége duroit encore , il (eroic Prife de nécefraire de couper la communication d'Axel avec Hulll, ^'^^'^' pour empêcher les fecours d'entrer dans la place , s'avanc^a de ce côté- là, dans la vue de marquer un lieu avantageux pour y bâtir un Fort. Mais dans le même tems le marquis de Trevico vint lui dire , que les affiegés demandoient à par- lementer. Le comte de Solms ayant donné en otage Erneft Cafimir de Naiïàu , & Jean d'Egmond , on envoya dans la ville le marquis de Trevico & le comte de Sore , pour traiter des conditions. Voici les articles dont on convint le i 8. d'Août

Que le comte de Solms , avec cous les Officiers & foldats de la garnilon , fortiroient de la place , enfeignes déployées, tambours battans , mèches allumées , & balles en bouche, & feroient conduits en lieu de fureté , fur des chariots qui leur leroient fournis , s'ils vouloient aller par terre : Que ie comte feroit obligé de rendre avec Hulft , le Fort de NalFau ; Que le régiment de Trevico dcmeureroit fur la brèche , fans pouvoir aller plus loin , jufqu'à ce que tous les foldats de la garnifon fuifent fortis^ & qu'en attendant, le marquis de Tre- vico & le comte de Sore demeureroient en otage : Que les prifonniers faits de part & d'autre pendant le cours du fiége , & qui n'étoient pas encore convenus du prix de leur rançon , feroient mis en liberté : Que les bourgeois auroient la per- mifiion de fe retirer ils voudroient avec cous leurs effets, fans pouvoir être inquiétés , &c auroient la liberté de ven- dre dans l'année leurs biens meubles & immeubles, ou de pouvoir en retenir la pofîèfîion après cette année révolue , ÔC en confier l'adminifbration à ceux à qui ils donneroient leur procuration à cet effet ^ à condition toutefois qu'ils établi- roient leurs domiciles dans des lieux qui feroient neutres : Que ceux qui voudroient relier dans la ville , y auroienc

G ij

52 HISTOIRE

toute forte de liberté , &jouiroienr paifiblement de leur bien Henri pourvu qu'ils n'ofFenfaflcnc perfonne , èc qu'ils gardaffent la. I V. fidélité qu'ils dévoient au Roi : Qu'on promettroit d'oublier 159^. ^^ pafTé , fie que l'on ne feroit à ce iujet de la peine à qui que ce tut : Que Ton conferveroit à la ville les privilèges & exemp- tions dont elle avoit joiii jufqu'alors : Que les exiles , ôc ceux qui pour quelque caufe que ce fût , étoient forcis de la ville ^ feroient cenfes compris dans ces articles , ôc qu'il leur feroit permis de revenir chez eux.

Le comte de Solms ayant jugé qu'il étoitplus commode & plus fiir, pour lui & pour la garnifon , d'être tranfporté par eau , l'exécution du traité fut différée de deux jours. Dès- que le Comte fut arrivé en Hollande , les efprits partagés au fiijet de la perte de Hulft répandirent de tous cotés des dif- cours bien différens. Les uns accufoient le Comte de s'être trop hâté de rendre la place , & de s'être prêté trop aifément aux déCirs de iQs foldats : les autres vantoient la prudence ôc l'habileté de ce Capitaine , qui avoit fait durer le iiége au- tant qu'il lui avoit été poflible , & qui après avoir fait les plus beJles adions , pour la défenfe de la place , n'avoit pas voulu attendre jufqu'à l'extrémité , de peur d être contraint d'im- plorer la clémence du vainqueur : Qu'au refbe il avoit plutôt dit^é les articles de la capitulation , qu'il ne les avoit accep- tés , & qu'il avoit eu l'habileté de fauver les vieilles troupes , qui étoient à fes ordres.

: Il eil- certain que les Efpagnols en jugèrent ainfi , ôc qu'ils convinrent unanimement qu'il avoit rempli tous les devoirs d'un grand capitaine j ce qui fut même exprimé dans la ca- pitulation. La conquête de cette petite place coûta plus au cardinal Albert, que n'avoit coûté lapriie de Calais û. d'Ar- dres, qui avoit fait tant de bruit & il n'auroit pas été à fouhaiter pour les Efpagnols , de réûffir à ce prix dans toutes leurs autres expéditions. On donna le gouvernement de Hulfl: à la Biche , avec une bonne garnifon , pour s'oppofer aux courfes de ceux d'Axel. Ce nouveau Gouverneur commen(^a par réparer les ruines de la place , ôc par rétablir les digues, tesrfpa- Apîès le fuccès de cette fameuie expédition, le cardinal gnolsfont Albert retourna à Anvers , ou il fut reçu avec une eipece de- Biron^ ^" P^"^?^ triomphale , pour célébrer l'heureux fuccès de fon-

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII. 55

cntreprife. Enfuite on diftribua les foldats dans les garnifons, ?

& une partie de la cavalerie fut envoyée dans le pais de Lu- Henri xembourg. Le chevalier de Melzi fut envoyé avec fcs foldats I V. dans le païs de Gueldres ^ d'autres furent deftinés pour 1596. l'Artois , avec ordre de fe joindre à Marc Kia , marquis de Varambon. Biron étoitreilé fur la frontière avec environ trois cens cavaliers d'élite , qui ne ceiToient de harceler les ennemis par leurs excurfions ,& qui s'etoient emparés d'Im- bercourt. Varambon irrité de fe voir infulté par une poignée d'hommes , lui qui avoit à (es ordres fix cens cavaliers , ren- contra Biron au commencement de Septembre , près de S, Pol , lorfqu'il venoit du village de S.André. Quoique Biron eût laifTe derrière lui Jean-Baptifte Severoii , il commença l'adion , n'ayant avec lui que ioixante cavaliers. Le combat contre le comte de MontecucuUi , qui conduifoit Tavant- garde , fut douteux pendant quelque tems. Mais le refte de notre cavalerie étant enfin arrivé y toute celle des ennemis fut mife en fuite , 6c la vidoire fut complétée. Le comte Jean Jacque Belgioiofo, qui avoit tenu ferme jufqu'à la fin , voyant toute l'armée en déroute , èc fe fentant blellé , prit enfin la fuite comme les autres. Les ennemis perdirent dans cette oc- cafion deux cens hommes tant tués que prifonniers. Varam- bon &c MontecucuUi furent pris 6c conduits à Rouen , le Roi étoit alors. Ils donnèrent enfuitedes fommes confide- rables pour leur ran<^on. On trouva fur Varambon des lettres qui faiibient foi d'une conipiration contre le Roi, Cet Ofiî- cier s'exculà , en difant qu'il n'avoit aucune connoiilance de ce qu'on lui écrivoit. Il ne fut pas pour cela traité plus dure- ment ^ S>L ayant payé la fomme de foixante mille florins , il fut mis en liberté.

S. Pol fut pris àc pillé. Les païfans qui s'étoicnt retirés dans les Eglifes 6c dans les tours , 6c qui s'y étoient défendus , pour s'exempter de payer les fommes aufquelles ils avoient été ta- xés , furent maltraités àc punis de différentes manières. Le cardinal Albert avoit mis Charle de Croy duc d'ArfchQt à la place du marquis de Varambon. Arfchot étant arrivé à. Arras , pour s'oppofer aux Fran(^ois , qui faifoient des courfes. aux environs de Bapaûme , de Courcelles, de de Binvilliers , rangea fes troupes en bataille derrière la ville. Les nôtres ,,

G iij;

54 HISTOIRE

•"" ' ' après avoir brûlé & pillé , s'en retournèrent avec leur butin," H £ N IL I &c étant revenus trois jours après , iirent le dégât autour 1 V. d'Aire , de Betune , &L des ruines de Teroiienne. hnluite s'é- I 59<j. ^^^^ rallies 6c mis en ordre de bataille dans la plaine d'Azin- court , ils amenèrent leur butin ians être pourluivis. Cepen- dant d'Arichot ayant pris huit cens hommes du régiment de la Bourlote , partit d'Arras èc alla camper près de S. Pol. Biron détourna , & alla vers Arras le 7. d'Odobre , èc s'ar- rêta près de cette ville, à l'abbaye du mont S. Eloi. Six jours après il fit des courfes jufqu'aux portes de Doiiai Sc enfin , comme la failon devenoit rude , il s'en retourna , après avoir fait un butin confiderabie. - , , , Sur ces entrefaites . les Italiens qui étoient en ^arnifon à

Révolte des ^ A, ^ o

foidats Ua- Calais , voyant , ou qu'on leur retuloit abfolument leur paye, liens qui OU Qu'on différoit de la leur donner, fe mutinèrent, 6c en

étoient au . ^ v , . /- > \ r > r^ /

fervice d'Ef- vmrent a une révolte ou verte, julqu araire entr eux un Rlctto, pagne. La fédition ne put être appailèe que lentement & difficile-

ment , 6c que lorfque VEleito eut été pris. On crut que cette révolte avoit été occafionnéc par la lupprefiîon des paye- mens , qui avoient été aflignés aux Négocians en Efpagne ôc dans les Indes. En effet, par un edit du 20. de Novembre da- té du Pardo , Philippe déclaroit : Qu'après \qs dépendes ex- cciTives qu'il avoit faîtes , 6c qu'il failoit encore tous Iqs jours , 6c les dettes immenfes qu'il avoit été obligé de contracter pour la défenfe de la Religion , il n avoit trouvé d'autres moyens de fubvenir aux frais de la guerre , àc aux autres né- ceflités de l'Etat , que de foulager les finances par le retran- chement des intérêts injuftes 6c exorbitans , dont elles étoient furchargées : Qu'ainfi il les lupprimoit à l'avenir, 6c revo- quoit tous les payemens pour quelque caufe que ce fût , afiî* gnés aux Négocians par l'ordonnance de i 57 5. 6c de i 577, ôc ordonnoit que ces lommes fuflent portées au Tréfor royal. Cet édit répandit la triftclTe 6c la confternation en tous lieux, non feulement en Italie èc en Efpagne , mais encore en Alle- magne 6c dans les Païs-bas , èc fur tout à Anvers , à Amfter- dam , èc à Middelbourg. La plupart des Marchands furent contraints de faire banqueroute, au grand préjudice de leurs créanciers. Alors les Banquiers refuferent d'accepter les let- tres de change , qu'on avoit envoyées d'Efpagne au cardinal

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVIL 55

Alberc, pour payer les foldats , en faifant voir un contr*or-

dre de leurs correfpondans. Henri

Je vais maintenant parler des difFérens voyages que les IV. Hollandois entreprirent vers ce tems-là , aux Indes Orien- 159^. taies & au Septentrion. L'année précédente les capitaines Jean Janfon , Jean Dignums , Jean Jacque Schillinger , & Hlulndo/s" Simon Lambert , fous le nom de Compagnie des pais eloi- anx indcs gnés , fortirent de l'Ifle de Texel le 1. d'Avril , montant O"^^^"^^!"- quatre vaiflèaux armés en courfe , avec deux cens quarante- huit hommes d'équipage. Les vaifTeaux fe nommoient le Maurice , la Hollande , l'Amllerdam , ôc le Pigeon. Le 4. de Juin , après une navigation d'environ deux mois , à la faveur d'un vent de Nord-Eft , ils paiTérent la Ligne , & le 27. de Juillet étant au trente -huitième degré de laticude Auftrale,ils firent route à l'Efl-Nord Eft. Déjà une maladie appellée Scorbut commen^oit à les attaquer , lorf que le qua- trième jour , ils apper<^urent de loin des cannes de roieaux avec leurs racines , flotantes fur l'eau : ce qui leur fît juger qu'ils n'étoient pas fort éloignés du Cap de Bonne-Efpérance.

Ils y abordèrent le 5. d'Août, & trouvèrent un pais il CapdeBon- y avoit abondance d'eau douce , mais fans aucuns arbres frui- "e-Efpcrancc tiers. Ils y virent beaucoup de Perroquets & de Singes à queue. Les hommes s'y nourifîent de chair crue j & man- gent les inteftins des animaux fans les laver , ce qui les rend fort fales & fort puants. Lorfqu'ils parlent , ils giouffenc comme des coqs-d'Inde. Ils fe couvrent les épaules d'une peau de bœuf, & font nuds depuis la ceinture jufqu'en bas, cachant feulement leurs parties naturelles avec la queue de quelque animal. Quelques-uns, pour fe parer, couvrent d'une peau compofée de plufîeurs peaux de diverfes couleurs. Leurs armes font de longs bâtons avec un fer large au bout. Leurs habitations font éjoignées du bord de la mer -, ce qui fut caule que les Hollandois ne purent voir leurs cabanes. hes bœufs de ce païsJà ont une boffe fur le dos , Ôc les mou- tons , qui font d'un goût exquis, ont la queue fi charnue, qu'elle pefé plus qu'un quartier de nos mourons ordinaires. Nos voyageurs fe pourvurent d-' bœufs & de moutons , en donnant a ces Barbares quelques morceaux de fer , métal qu'ils efliment beaucoup.

Henri

IV.

1596.

Madagafcar.

5^ HISTOIRE

Le 3. de Septembre , ils mouillèrent à Flfle S. Laurent ,^ autrement Madagafcar , iituce au vingt-lixiéme degré de latitude Auftrale. Ils remarquèrent une grande quantité de Hérons àc d'autres oileaux , qui voloient le long du rivage. Autant qu'ils avoientété bien reçus au Cap de Bonne-Eipé- rance , autant le furent-ils mal dans cette Ifle , dont les ha- bitans coururent fur eux , èc les pourfuivirent avec des flè- ches. Il mourut alors beaucoup de monde fur les vailleaux, de la maladie qui yregnoit, & entr'autres le capitaine Jean Dignums ^ ce qui rît que cette rade fut appellée , le cimetière des Hollandois.

On envoya une Pinafîe , qui faifant voile diredement fous le Tropique du Capricorne , entra dans une Baie de cette Ifle , le 1 0. d'Odobre. On y trouva des vivres en abondan- ce , mais un peuple barbare 6c inhumain, qui ne cherchoic qu'à furprcndre & à dépouiller les étrangers qui abordoienc ■chez eux. Ces Inlulaires , dont le corps efl: robuflre àc délié , font noirs & vont tous nuds , couvrant feulement leurs par- ties naturelles d'un morceau de toile de coton. Les femmes lient cette pièce de coton un peu plus haut , de manière néan- moins que toute leur gorge efl: à découvert. Elles aiment à fe parer avec des bracelets de cuivre, mais elles eftiment en- core plus ceux d'ètain. Il y a aulfi dans l'Ifle , des bœufs qui ont des boifes fur le dos , & des moutons , qui au lieu de laine, font couverts de longs poils comme nos chèvres , èc dont la queue pefe douze livres. Ces Inlulaires donnèrent (ix moutons pour une cuilliére d'ètain. On ne put içavoir alors quelle étoit leur Religion : on apprit feulement qu'ils étoient cir- concis -j ce qui fit conjedurer qu'ils luivoient la religion Ma- hometane. <., ., . En. côtoyant cette Ifle, ils abordèrent au commmence-

ment de cette année i 5-9 6. le 5. de Janvier, a la petite lile de Sainte Marie, fltuée au dix.ièptieme degré de latitude Auftrale. Auflitot les Infulaires vinrent avec des canots , &c apportèrent dans des corbeilles du ris , des citrons , des can- nes de fucre , des poilî^^ns , &c du gingembre encore vert. Vis-à-vis efl une large Baye , appellée ordinairement la baye d'Anton-Gil, dont l'entrée efl du coté du Midi. Le Roi de ce païs-là parut , ayant fur la tête fes cheveux entortillés ,

qui

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII. 57

<]m formoient deux cornes , & portant deux bracelets de cui- i

vre , & un brayer de toile de coton. Les habitans , qui font Henri fort noirs , n'ont ni la barbe , ni les cheveux crépus , ni une I V. grofTe lèvre , ni un nez ëcrafé , comme les Nègres. Ils font 159^. tort ivrognes 5 leur boiflon ordinaire eft faite avec du miel ôc du ris. Au lieu de gobelets , il fe fervent pour boire de longs rofeaux bouchés par un des bouts. Ils ont des nattes bien travaillées^iur Iciquelles ils s'ailèyent. Leurs mailbns,qui n'ont ni murailles , ni cloiions , font foûtenuës par quatre ou cinq pieux , èc le plancher en eft d'ordinaire élevé de deux pieds de terre , pour fe garantir des ferpens & des lézards. On trou- ve dans ce païs plu fleurs forêts de citronniers , & beaucoup de ruilFeaux , dont les fources font dans les montagnes.

Les Hollandois ayant paiîé quelque tems dans cette baye , Sumatra. pour y rétablir leur ianté , réfolurent de continuer leur voya- ge. Outre pluiieurs incommodités que dans la fuite ils efîuyé- rent , ils furent beaucoup tourmentés par la foif , la chaleur étant exceffive , àc l'eau douce leur ayant manqué. Enfin , après une navigation de quatre mois , pendant laquelle ils ne touchèrent point la terre , ils fe trouvèrent le fepc de Juin près de la Taprobane ( i ) , appellée ordinairement rifle de Sumatra. Quelques brigantins étant venus au-de- vant d'eux , leur apportèrent de l'eau douce 3 ce qui les fou- lagea beaucoup. Une pinafle qu'ils envoyèrent à terre, les remplit à fon tour de courage &. d'efpérance , en leur appor- tant des noix mufcades , des melons , des concombres , du poivre , & d'autres fruits ôc épiceries. Le Viceroi de Suma- tra vint à bord des vaifTeaux Hollandois le i i. de Juin fi) ; fa tête étoit couverte d'un bonnet en forme de Turban , & il perçoit une vefteôc un fabre à la Turque. Il avoir un vifage féroce , de petits yeux , le poil des paupières fort long , &. peu de barbe , qu'on en auroit pu compter les poils. Il mar- choit fous un parafol foûtenu par des domeftiques qui l'en- touroient. Des hommes 6c des femmes portoient dans un panier du Bétel , que ces Infulaires mâchent continuellement.

(i) Il eft plus vrai-femblable que la Taprobane, connue des Anciens, eft rifie de Ceylan.

(i) Il y a dans le texte 1 1 ^ Id. Jul. il faut lire Jun. & traduire par confé-

7ome XIII. H

quent , le om.e dp Juin. En faifant cette correélion on comprendra aife'ment que de , ils ont pu arriver à Bantam le io. de Juin , comme on le va voir.

j8 HISTOIRE

'. Le Viceroi en fie prefenc aux Capitaines des vaifïèaiix , & leur Henri témoigna beaucoup d'amitié.

I V. Les Hollandois convinrent d'une certaine fomme avec uii-

1^96. Infulaire , qui vint de lui-même s'ofFrir , ôc qui entra dans le Maurice , pour les guider jufqu'à la ville de Bantam. Ils paf.

Java. ferent entre pluiieurs petites J lies , &; arrivèrent enfin le 20. de Juin à Bantam dans la grande Java , qui n'eft léparée de rillc de Sumatra , que par un petit détroit ( i ) . 11 eft vrai-fem- blable que c'efb la proximité de ces deux liles , èc le voifi- nage de plufieurs autres fituées à l'entour , qui à fait dire aux Anciens ^ que la Taprobane étoit plus grande que l'Ille Bri- tannique.

Le viceroi de Bantam envoya des Portugais , pour s'infor- mer quels étoient ces étrangers qui venoient de mouiller au port. Ayant appris qu'ils étoient Hollandois , il leur fit dire, qu'ils étoient venus dans le vrai pais du poivre : Qu'il y en avoit de quoi charger leurs vaifleaux , &: que c'étoit la làifon de le cueillir. Malgré cette reponfe favorable , ils s'apperçu- lenc dans la fuite que les Portugais leur avoient rendu de mauvais fervices , en faifant entendre au Viceroi , que ces étrangers étoient moins venus pour commercer , que comme des elpions en forte qu'après quatre mois de féjour à Ban- tam , ils en partirent au commencement de Novembre , après y avoir fait alTez mal leurs affaires.

On allure que Bantam eft une ville aufli grande qu'Amf^

terdam ^ qu'elle eft toute entourée d'un ruifteau profond de

trois pieds & demi j que Cqs murailles de brique ont deux

pieds d'épaifieur , avec des baftions , ôc des canons que

\qs Portugais y ont apportés j mais dont ceux du païs ne fçau-

roient faire ufage. Les maifons qui font conftruites avec du

chaume &; du rofeau , font la plupart foutenuës par quatre

troncs d'arbres , qui portent ce fruit que nous appelions en

Europe , Noix mufcade : il y a une grande quantité de ces

arbres dans la ville. Les riches ont dans leurs maifons des

chambres féparées les unes des autres par des tapifîeries de

ibye ou de coton. Bantam a trois marchés publics , il y a

un grand concours de toutes Iqs nations , & fur-tout de

Chinois , qui viennent tous les ans au mois de Janvier , y

CO Appelle le détroit de la Soade»

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII.

59

ppor ter de la Porcelaine , des étofFes de foye , des Damas , i

dcb fils d'or , 6c des polies à frire. Les Hollandois y acheté- Henri jent la noix mulcade un denier <k. demi la livre. On voie dans I V. la ville une grande Moiquée bâtie de bois , le peuple s'af- i c q ^ iemble , pour prier à la manière des Mahometans ; les riches . ont des Chapelles dans leurs maifons. Il n'y a que 3 5. ans que ces peuples ont embralTé le Mahometifme : auparavant ils étoient Idolâtres c'eft au moins ce qu'alfûrent les Chi- nois , qui y mènent une vie miferable , comme les Juifs par- mi nous : ils s'abaillent à tout ce qu'il y a de plus bas , & de plus vil, pour gagner de l'argent. Ils font de l'eau de vie de ris &;de mufcade , que les Inlulaires achètent d'eux pendant la nuit , & dont ils boivent en cachette : car cela leur eft dé- fendu par leur Religion.

Au refte ces Infulaires font opiniâtres , orgueilleux, men- teurs , voleurs , & fans foi. Le peuple s'enveloppe le milieu du corps d'une toile de coton , 6c les riches d'une nicce de foye le refte de leur corps effcnud. Ceux qui foncprofeffion de la loi Mahometane portent fur la tête une elpece de Tur- ban , ou fe contentent de porter un petit bonnet. Mais le plus grand nombre , qui eft Idolâtre, va tête nue. Outre les poignards que portent les enfans , les jeunes gens , & les vieil- lards , ils portent encore de petits boucliers ronds 6c de lon- gues javelines, 6c le plus fouvent des piques creufés , dont ils fe fervent pour lancer des flèches , en foufflant dedans.

Ils ont autant de femmes qu'ils en peuvent nourrir , 6c ont outre cela des concubines qui engendrent rarement , parce que les femmes légitimes ont coutume de les faire avorter. Les maris répudient leurs époufès pour les fujets les plus lé- gers j 6c fouvent après avoir eu commerce avec elles pendant cinq ou fix jours , ils les remettent fans fatjon entre les mains de leurs parens. Les femmes de condition ont des eunuques qui les gardent , & on a grand foin d'éloigner de leur appar- tement les domeftiques 6c les parens même. Ces Dames mâ- chent du Bétel pendant toute la nuit , & ont fans cefTe au- tour d'elles des cfclaves occupées à les frotter, tandis qu'el- les font couchées. Les concubines les accompagnent , & leur fervent de fuivantes lorfqu'elles fortent. Au refle ces concu- bines fe vendent ôc s'achètent. Les femmes vont d'ordinaire

H ij

éo HISTOIRE

^•^^ têre Se pieds nu ds , Se ont leurs cheveux noiiës Se retroufTéis. H I N RI Lorfqu'elles fe marient , elles portent dans la cérémonie de I V. leurs noces une couronne dorée fur la tête , Se quelques-unes i cc)6c rnême , une couronne d'or fin , avec des bracelets d'or ou d'argent. Elles fe lavent cinq ou fix fois tous les jours 3 Se toun tes les fois qu'elles foulagent les neceffités de la nature , ou qu'elles ont commerce avec un homme , elles vont auffitôt fe baigner dans une eau courante j ce qui fait que dans cette ville les eaux font fort mauvaifes j parce que des femmes mal- faines , Se fouvent infedées du mal vénérien , s'y lavent con- tinuellement. Pludeurs Hollandois moururent pour avoir bu de ces eaux.

Les femmes de Java font fort parefTeufes ^ elles paflent les jours entiers à ne rien faire , fe déchargeant de tous les foins du ménage fur leurs domeftiques Se leurs efclaves. Leurs maris ne font pas moins indolens qu'elles : couchés languif- famment fur des nattes , ils paflent les jours Se les nuits à mâ- cher du Bétel , au milieu de dix ou douze de leurs femmes , dont une a toujours foin de les laver , lorfqu'ils ont uriné. Ces femmes avec leurs efclaves danfent autour du mari , Se jouent groifiérement d'un inflrument qui reffemble à une harpe , ou frappent en cadence fur des chaudrons.

Le Poivre croit en abondance autour de Bantam. C*efl une plante farmenteufe, qui monte le long des arbres , qui lui fervent de foûtien. Les grains viennent en grappes , donc chacune en contient environ deux cens. Il efb d'abord verd , Se devient noir en mûrifïànt ( i ). On le cueille à la fin d'Août, ou au commencement de Septembre. Toute l'ilîe de Java eft remplie de villes Se de bourgs , Se a autant de petits Souve- rains qui fe font une guerre continuelle. Les principales villes outre Bantam , font Pallambuan ^ Panarucan , Paflarvan , Joartan, Se Gerrici, (ces deux dernières villes fontconfîdé- rables par leurs falines , ) Surubaga , Brandaon , Sidaïa , Jua- ma , Pati , Tubaon , Caïoano , Mandalican , Japara , Jaca- tra , nommée autrement Sundacalapa , Se plufieurs autres. Il y a dans l'Ifle des Eléphans,des Rhinoceros,des Crocodiles,

(1) Le Poivre blanc fe fait de Poivre noir , qu'on arrofe avec de l'eau de la mer ; on l'expofe enfuite au foleil, Alors

l'ecorce abandonne le grain, qui fe UQ^^ ve blanc.

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVIL (Ji

& de grandes Tortues. On y trouve aufîi des Marmotes , i=' des Buffles , des Sangliers , des Bœufs fauvages, des Cerfs , Henri & des Chats ( i ) femblables à ceux dont on tire dans la Gui- I V. nëe,cn raclant leur fueur,le Mufc appelle Civette. Les peuples i c 9 é^, de Java ne font aucun ufage de ce parfum. On voit dans cette Ifle des animaux , qui font d'ordinaire furies arbres , àc qui rellèmblent au Renard par la tête , au Furet par le corps , èc aux Singes par les pieds : on y voit aufîi des Paons , des Per- roquets , des Perruches , êc une très - grande quantité de moineaux.

Les Infulaires mâchent fans cefTe non feulement du Betel , dont la plante s'attache aux arbres , comme celle du poivre , & comme le lierre ; mais ils mâchent encore fouvent de TA- recca , fruit aflez femblable aux Dattes , qui croît fur des ar- bres très-hauts. L'Ifle produit du Mangas , du Samaca , de l'Ananas, 6c de i'Azevar, dont on forme l'Aloës.On apporte à Bantam des Illes voifuies , le Papyrus , TAiTa-Doriana , le JMyrobolan , l'Iacca , la TalafTa , le Cubebe , le Cinnamo- me ou la Canelle , la CalTe , le Carcapele , le Palmar , le Co- flus Indicus , le Calamus Aromaticus , le Poivre long , le Santal , & le Camphre réduit en paftilles.

Les Hollandois , après un féjour de trois mois à Bantam , la jaloufie des Portugais les empêcha de faire aucun com- merce , mirent enfin à la voile , éc abordèrent à Cidao , le deux de Novembre. Le Roi du Païs leur fit prefent de cloux de Girofles , de Noix mufcades , 6c de quelqu'autres chofes j entre autres , d'un oifeau d'une beauté admirable , ôc d'une efpece fingulière , qu'ils rapportèrent vivant à Amfterdam. Cet oifeau , qu'on nomme dans le païs, Emès , eft une fois pl'us grand que le Cygne il a la peau noire , êc les plumes de la même couleur. De chaque rang de plumes il en fort deux - grandes , aufîi belles que celles de l'Autruche. Sa crête eft une efpece de bouclier en forme de croilTant 3 il n'a poinr

(i) Cet animal s'appelle Civette, fe- ! dent que la Civette eft une efpece de Ion M. Perrault : le petit fac eft ren- Fouine , qu'on frappe avec un petit ferme' le parfum, qu'on appelle CïT/cr/e, I bâton , jufqu'à ce quelle fuë le Mufc

eft au-deflbus de l'anus. On exprime , dit - il , la liqueur odorante d'un grand nombre de glandes, qui font entre les deux tuiîiques du fac. D'autres préten-

qu'on ramaffe entre fes cuilfes avec une pe'tite cuillie're. Il paroît que c'eft le fentiment de notre Auteur.

H iij

tcioa.

Cl HISTOIRE

d'aîles , & ce qui eft plus étonnant , point de langue. Auflî

Henri tout ce qu'il reçoit dans Ton bec , il l'avale tout d'un coup.

I V. On l'a vu avaler de cette manière une pomme grollè comme

I î9(j. ^^ P^^"g -> ^^^ charbons rouges , des morceaux de glace , ôc

même du fer. Ce hit que nos .voyageurs, ayant délibéré

s'ils iroient aux Molucques , prirent enfin la réiolurion de

retourner en Europe , les Capitaines à^s vaiileaux préférant

l'intérêt de leur fànté à celui du négoce.

,, j Cette année on entreprit pour la troilîéme fois une navi-

Voyage des . r r y -r

Hoiiandois gation vcrs le Septentrion , avec de plus grands preparatif-s au septen- qu'on n'avoit fait jufqu'alors , mais avec aulîî peu de fuccès. Quoique les Etats-Généraux ne fillént pas les frais de cet ar- mement , ils s'engagèrent néanmoins, en cas que le voyage eût le fuccès qu'on efperoit , de rembourfer les frais , &: d'y ajouter même une gratification. On équipa donc deux vaiL féaux , dont on donna le commandement aux capitaines Jac- que Heemskerke , fils de Henri j &; à Jean Riyp , fils de Cor- neille. On choifit pour pilote Guillaume Barentfon , qui l'a- voit déjà été dans les deux autres voyages entrepris dans cette mer du Nord. On n'embarqua prefquc fur les vaiiTcaux, que de jeunes gens non mariés ^ de peur que le defir de re- voir leurs femmes ne les portât à vouloir revenir trop toc dans leur pais.

L'embarquement s'étant fait à Amfterdam , &: nos voya- geurs ayant mis à la voile le lo. de Mars , ils cinglèrent au Nord-eft , & rangèrent à leur gauche l'Iflande , 6c les autres Ifles qui font de ce côté-là. Le premier de Juin étant parve- nus au loixante-neuviéme degré vingt-neuf minutes , ils n'eu- rent point de nuit. Quatre jours après étant à la hauteur de foixante & onze degrés, ils virent trois Parélies, avecdifFé- rens Arcs-en-ciel qui coupoient ces Parélies, & dont celui qui étoit le plus inférieur , s'élevoit à vingt-huit degrés au- deiïlis de l'horifon. Ayant enfuite rangé à la droite le gol- phe de Veygat , dont ilsavoient réiblu de s'éloigner , ils en- trèrent dans la mer Glaciale , ayant apperçu de loin des glaçons , ils les prirent d'abord pour des Cygnes ^ mais ayant avancé jufqu'au foixante & quatorzième degré , ils fe virent tout environnés de glaces , au milieu defquelles ils navigé- renc comme dans un détroit , expofés à des périls affreux.

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII. ^3

Trente minutes plus loin , ils mouillèrent le 8. de Juin à une ■■ ' Ifle , qui félon leur conjedure , pouvoit avoir cinq lieues de Henri circuit. Dans cette Ifle ils eurent à combattre contre des I V. Ours blancs 3 ce qui fit qu'ils l'appellérent l'ifle des Ours. 1^96,

Ils firent voile enfuite vers la Groënlande , 6c le 19. de Juin , ils fe trouvèrent à la hauteur de quatre-vingt degrés. Un vent contraire qui s'éleva , les empêcha de pouvoir abor- der. Tandis qu'ils tâchoient d'approcher, un Ours blanc vint au-devant d'eux à la nage , de les attaqua. Pour repoulTer cet animal , ils s'armèrent de piques , de crocs , ôc de moufquets, 6c vinrent enfin à bout de le tuer. Ils l'amenèrent à bord , l'è- corchèrenr, ôc trouvèrent que fa peau ètoit longue de treize pies. Ils abordèrent enfin. Ils virent d'abord une grande quantité de Mouettes grifès , qui font des oifeaux palmi- pèdes (1)3 ils trouvèrent auffi une efpece d'oyes , qu'ils ap- pellèrent des Rotganlès , à caufe de leur cri , femblables à ceux qu'on trouve en abondance à Wierengen en Hollande» Comme on a ignoré longrems le lieu ces oifeaux faifoient leurs petits , quelques-uns fe font avifé de dire , qu'ils étoient engendrés à Catervoorde en EcofTe , par les feuilles des ar- bres qui tombent dans l'eau. Ce voyage des Hollandois a enfin éclairé le Public , & les Naturaliftes leur ont l'obliga- tion de connoître la vérité , &: de n'être plus la dupe d'une fable groffiére , au fujet de cette metamorphofe de feuilles en oifeaux.

Ce païs qu'on appelle la Groënlande , eft fous le quatre- vingtième degré. On y trouve beaucoup d'herbages , èc des animaux femblables aux cerfs , qui y paillent 3 d'où l'on peut conclure , que Ci dans la nouvelle Zemble qui n'eft qu'au foi- xante & fèiziéme degré , il ne croît point du tout d'herbes , c'eft moins à caufe de la nature du climat , qu'à caufe de celle du terroir. On trouva auffi dans ce païs des dents de Valrufles, dont nous avons parlé ailleurs , & dont il y en avoit quelques- unes qui pefoient jufqu'à deux livres.

Enfin trouvant vers le foixante & quinzième degré Je I. de Juillet , les deux vaiiTeaux fe féparérent : Riyp réfolut de pourfuivre fa route au 80. degré du côté, du Nord 3 & Heemskerke , de naviger un peu plus du coté du Midi*

(0 C'eft-à-dire, dont les pies font pIats,comme les pattes des oyes»

6^. HISTOIRE

Le ï I . de Juillet le vaifTeau de Heemskerke ayant doublé le Henri Cap de Candinas , ( commence la mer Glaciale , appel- I V. lëe autrement la mer Blanche , ) fit voile vers la nouvelle 1 ^q6, Zemble , près du Lombfbay -, & le i 9. du même mois , ils re- lâchèrent à rifle de Saince Croix , les glaces qui les environ- noient les ayant empêchés d'aller plus loin. S'étant eniuite avancés au-delà du Cap de Nafîau , à fbixante èc leize degrés de Latitude , ils ne virent que des glanons , & le trouvcrcnc dans un trcs-grand danger , leur vailîéau ayant ete lur le point d'être accablé par les montagnes de glace. Ils curent d'ailleurs à lutter contre les Ours blancs , qui venoient à la nage pour les attaquer. Enfin ils parvinrent jufqu'au Cap de Ils arrivent Flclfingue , ayant mis pié à terre le 5. de Septembre, ils au Cap de envoyèrent à la découverte trois matelots , qui s'etant avan- fkffioguc. ^^^ deux iieuës dans les terres , rapportèrent qu'ils avoient trouvé une petite rivière , & une grande quantité de plan- ches que le flux de la mer avoir jettées iur le rivage j qu'ils avoient de plus remarqué plufieurs traces de chevreuils OC d'élans.

Qiiatre jours après il tomba de la neige en abondance , & le vaifleau fe trouva tout environné d'une glace de quatre pies d'épaiUeur. Voyant alors qu'ils ne pouvoient s'en retour- ner cette année , fans s'expolèr à un naufrage certain , ils ré- folurcnt unanimement de pafîèr l'hyver en cet endroit, d'y conftruire une grande cabane , pour fe garantir du froid de s'y fortifier contre les attaques des bêtes féroces , &; d'obfer- ver à loifir les propriétés du climat , jufqu'à ce qu'au retour du printems , ils puilent fe rembarquer pour aller plus loin, s'il étoit poffible , ou pour retourner chez eux. Ayant donc ramafTé un grand nombre de ces planches dont j'ai parlé , & les ayant tranfportèes avec bien de la peine , à travers les neiges & les glaces , ils commencèrent à bâtir une cabane , ôc s'y logèrent le i 2. d'Odobre. Mais n'ayant pas encore eu le tems d'y conftruire une cheminée , ils foufFrirent beaucoup de la rigueur du froid. Ils couvrirent leur cabane d'une voile de navire , fur laquelle ils mirent une grande quantité de fable, pour l'empêcher d'être emportée par le vent. Ils firent auffi une efpece d'horloge , & allumèrent une lampe qui brûloit pendant toute la nuit , à quoi ils employèrent du fuif d'ours.

Car

DEJ. A. DE THOU, Liv. CXVII. ^5

Car dans cette faifon les ours font fort gras , en forte qu'un >

/èui leur rendit cent livres de fuif. Henri

Le Soleil qui ëtoit alors au onzième degré quarante-huit I V. minutes du Scorpion, commen(^a enfin à n'éclairer prefque i çq^, plus 5 & le 4. de Novembre ayant entièrement cefTé de pa- roître fur Tiiorifon , il y eut une nuit continuelle j ce qui aug- menta beaucoup le froid. Par le confeil du Chirurgien du vaiiîeau , on conftruiiit un bain pour rétablir les forces de l'équipage. Ces grands Ours, qui leur avoient fait la guerre jufqu'aiors , difparurent avec le Soleil , & à leur place on vie un grand nombre de renards blancs , animaux qui fuyent la lumière. On en prit beaucoup dans des pièges 5 on en tua à coups de moufquet au clair de la Lune , & on en fit provifion. Leur chair étoit très- bonne à manger, & avoit le goût du La- pin : leurs peaux fervirent à faire des bonnets. Sur la fin de Dé- cembre Heemskerke fit diflribuer de la toile èc du drap aux matelots : Mais le feu allumé dans la cabasie ne fuffifoit point pour [qs défendre de la rigueur excelTive du froid j d'ailleurs la violence du vent caufoit une fumée qui les étoufFoit 5 on s'avifa de chauffer des pierres , que chacun mettoit à [qs pies lorfqu'il étoit couché. Le froid étoit fi grand , que d'exceL Jent vin d'Efpagne,qu'ils avoient dans des bouteilles, gela , Se ne put être dégelé qu'en l'approchant du feu. Le froid qui pénétroit au-dedans de la cabane , rendoit pendant la nuit leurs fouliers fi durs , que le cuir en devenoit comme de la corne , & qu'ils avoient bien de la peine le matin à les chaufl fer, Ilsfurent obligés de faire des fabots fi larges,que leurs pies pouvoient y entrer avec trois chauffons de peaux.

Malgré ces précautions , ne pouvant réfifter au froid , ils tirèrent de leur vaifïèau du charbon de terre , qu'ils allumè- rent, après avoir bouché la cheminée & fermé la porte. Mais la fumée de ce charbon leur caufa des vapeurs , des vertiges , &c des èvanoiiifilemens , de les penfa tous faire périr. Un d'en* tr'eux ,qui étoit déjà malade , ayant été trouvé à demi-mort, fut un exemple qui les avertit d'éviter le danger ils étoient. Ils débouchèrent donc leur cheminée , ouvrirent leur porte , & prirent l'air. Le froid leur caufà alors des engelures aux oreilles & à la bouche. Enfin le 23. de Décembre , le So:- kil entrant dans le Tropique du Capricorne éloigné de Tome XIII. l

^C HISTOIRE

I i_ vingt-troîs degrés vingt-huk minutes de la ligne Equinoxîa-

Henri le dans riiémiiphere Méridional , Barentron prie la hauteur I V. du Pôle , £c ayant fait Ion calcul ilir l'épaule droite de l'O- jcan, ^ion , il trouva qu'il étoit à foixante êc lèize degrés de lati- tude Septentrionale.

L'année fui vante ils eurent à foufFrir les mêmes incommo- dités. Ils célébrèrent le jour de l'Epiphanie , félon la cou- tume ordinaire , en buvant beaucoup , 6c faifant un Roi par- mi eux : le fort tomba fur le Patron du vailTeau , qui fut fa- lué Roi de la nouvelle Zemble , Ifle qui s'étend en Longi- tude entre les deux mers. Nos voyageurs pailérent ainfi deux jours dans la joye 6c dans le vin. Le 1 1. de Janvier , le ciel étant fort ferein , Barentfon prit encore hauteur , 6c trouva que depuis l'étoile très-brillante qui efl; dans l'œil du Tau- reau , laquelle s'élevoit fur l'horifon à vingt-neuf degrés cin- quante-quatre minutes, fa déclinaifon étoit de quinze degrés cinquante-quatre minutes vers le Septentrion équinoxial. En déduifànt ces quinze degrés des vingt-neuf degrés de fon élévation , il en reftoit quatorze , qui étant fouftraits de qua- tre-vingt dix degrés , \\ en reftoit foixante 6c feize pour la hauteur du Pôle.

Dix jours après , les matelots étant fortis pour faire de l'exercice , 6c joiier au palet, crurent voir une lumière vers l'horifon , d'où ils conjecturèrent que le Soleil n'étoit pas fort éloigné , 6c qu'il alloit bientôt reparoître. On s'apper- ^ut en même tems que les Ours commençoient à fe faire voir, 6c que les Renards ne fe laiiïbient plus prendre dans les pièges. Mais Barentfon, qui étoit très-habile dans l'Aftrono- mie , ne fut pas de leur avis , par rapport au retour du So- leil. Il foûtint que cet aftre qui étoit alors au cinquième de- gré vingt-cinq minutes du Yerfeau , ne paroitroit point qu'il n'eût encore parcouru feize degrés vingt- fix minutes. Le So- leil parut néanmoins fur l'horifon le 24. de Janvier, n'ayant point du tout été vu depuis le 4. de Novembre. , Cela fit naître de grandes difputes entre ceux qui enten- doient la navigation. Les uns difoient qu'on s'étoit trompé dans la fupputation ^ les autres prétendoient que le calcul étoit jufte , 6c le démontroient par \qs Ephemerides de Jo- feph Scaliger , imprimées à Yenife 8 , ans auparavant. 11 étoit

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVIL C-j

confiant , félon eux , que la nouvelle Zemble fituée au foi- "■"—'"""—* xanre & feiziéme degré de Latitude , 6c à cent douze degrés Henri vinet-cinq minutes de Longitude , étoit plus du côté de i'O- I V.

1597-

cude , ( qui ne font que deux cens lieues , ) julqu'au Cap Ta- bîn , 6c jufqu'à l'extrémité de la Tartarie j qu'après cela , il ne reftoit que peu d'efpace jufqu'au détroit d'Anian , ^ qu'il feroit aifé enfuite de defcendre vers Je Midi , 6c d'aller aux Indes.

Il n'étoît pas difficile de terminer cette conteftatîon , 6c de les mettre tous d'accord , en leur apportant une raifon ti- rée de l'Optique. Barentfon parloit félon les régies de l'AC tronomie j mais le Soleil qui paroifToit alors n'en étoit que l'apparence (i). Car le 24. de Janvier le Soleil n'avoit pas encore parcouru feize degrés vingt-fix minutes 5 ce qui étoic pourtant néceifaire , pour qu'il pût paroître fur l'horifon , l'élévation du Pôle étant de foixante 6c feize degrés. Ce qu'on vit alors n'étoit donc que l'image du Soleil , fe pei- gnant dans les vapeurs de l'air , qui dans ces païs-là , à caufe de la longue abfence de cet aftre , ne peut être que très-grof- lîer ^ très -épais. Une expérience facile prouve la chofe. Mettez au fond d'un baflin une pièce d'or , ou quelqu'autre chofe 3 éloignez-vous enfuite , de manière que les bords du baffm puiiTent vous cacher cette pièce d'or : que pendant ce tems-là on verfe dans ce baffin de l'eau , 6c qu'on le rempliflè entièrement j alors la pièce d'or commencera paroîcre a vos yeux , 6c femblera nager fur la fuperfîcie de l'eau 6c quoi- que vous foyez refté dans la même fituation vous étiez , vous verrez cette pièce d'or que vous ne pouviez voir aupa- ravant , ou plutôt vous. la croirez voir , lorfque vous ne ver- rez que fon image.

Les Ours ayant reparu avec le Soleil , nos voyageurs eu> rent encore les dangereufes attaques de ces animaux à iou- cenir. Cependant le froid , loin de diminuer , augmcncoit ,

(i) M. de Thou ne parle pas exa£le- ment en cet endroit. C'e'roit le Soleil véritable que l'on voyoit j quoique ce

ne fût que fon lieu apparent , 8c nort fon lieu véritable \ ce qui fe faifoit pa£ la re'frai^ion.

(?8 HISTOIRE

,- &: les neiges étoient abondantes , que fouvent la porte d?

Henri leur cabane en étoit entièrement bouchée. Ils l'ouvroient I V. tous les jours , â moins que la violence du vent ne les en em- j çg_^ péchât , & ils avoientioin d'écarter fans celTe la neige qui les a/îiégeoit , de de rendre leur porte libre j ce travail leur cau- foit une fatigue extrême. Le 7. de Mars le vaiiîéau étoit en- core enfoncé dans la glace , ôc il y avoit apparence qu'il y refberoit longtems encore 3 ce qui leur donna bien de Tin- quiétude. Ne pouvant fe fervir de leurs fouliers , dont le cuir ctoit durci par le froid , ils firent des pantoufles avec leurs vieux chapeaux , pour être en état de fortir. Ils fortirenc donc le 7. d'Avril , àc virent de loin que les glaces de la mer commençoient à fe fondre , que les glaçons loulevés par les flots s'entalToient tellement les uns fur les autres , qu'on croyoit voir de hautes montagnes , des villes ^ des tours, dc des baftions , flotter fur les eaux.

Enfin les montagnes de glace difparurent , &c la mer de- vint libre. Le premier de May on commença à n'avoir plus de nuit. Alors tout l'équipage s'etant baigné , fe mit à faire de l'exercice par l'ordre du Chirurgien , & tous fongérent à retourner dans leur païs. Barentfon , qui ne fe portoit pas bien , étoit de cet avis y mais le capitaine Heemskerke fut d'un fentiment contraire , &c prétendit qu'il falloit attendre jufqu'au commencement de Juin , à mettre à flot le vaifl^eau qui étoit toujours plongé dans la glace. Cependant on fuc d'avis de radouber ôc de mettre en état la barque àc la cha- loupe j & comme la chaloupe étoit meilleure que la barque , on prit le parti de la défaire pour l'allonger. Ce ne fut qu'à force de bras , par le moyen des leviers , 6c avec des peines infinies , qu'on vint à bout de la tirer de la glace.

Lorfque tout étoit prêt pour le départ , Barentfon & Ni- colas Andrieu , qui étoient déjà indifpofés , ayant mang« avec trop d'avidité d'un foye d'Ours, tombèrent dangereu- fement malades 3 ce qui fit encore hâter l'embarquement. La barque 6c la chaloupe ayant été radoubées , furent mifes en niex le I 3. de Juin , èc on abandonna le vaifleau , quiétx)i£ toujours enfoncé dans la glace. Barentfon avant de s'embar- quer , lailTa attaché à la cheminée de la cabane , un Journal atregé de tout le voyage. Enfin le 14. de Juin tout l'équipage,

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVIL ^9

après s'être recommandé à Dieu , fe mît dans la barque ôc

dans la chaloupe. Henri

Ils efTuyérenc du mauvais tems vers les Ifles d'Orange , 6c IV. vers le cap Glacial j 6c ils curent d'autant plus à ioufFrir , que 1597. les petits bâtimens ils étoient n'étant point couverts , ils •ctoient expofés à toutes les injures de l'air. Le 20. du même mois Barentfon 6c Andrieu moururent. Ils furent inhumés fur le bord de la mer avec les cérémonies ordinaires de leur Religion , 6c l'un 6c l'autre furent fort regrettés, fur-touc Barentfon , dont l'habileté étoit d'une grande reiTource. lis navigérent eniliite du côté de la nouvelle Zemble , fe fervant prefque toujours de la rame , 6c ils s'avancèrent julqu'au goL phe de S. Laurent , 6c jufqu'au détroit de Veygar. Ils avoient déjà fait cent foixante-trois lieues par différens vents , lorfque s'étant un peu détournés vers le Couchant , ils cinglèrent du i

côté de la RufFie. Dans l'efpace de cent quatre vingt-dix lieues , ils ramèrent prelque toujours , au milieu des glacions 6c des plus grands dangers , jufqu'â ce qu'ils fuflént arrivés à rifle de Kilduin , 6c au port S. Nicolas. Au refte ils trouvè- rent dans ce parage une grande quantité de poilîbns appelles Valhru{îès , 6c d'oifeaux de mer, qui fervirentà rétablir leurs forces épuifées.

Des Ours affamés ne ceiïbient point de leur faire la guerre, ïl arriva un jour qu'ayant tué un de ces Ours d'un coup de moufquet , il en furvint un autre qui le traîna avec Cqs dents dans une plaine , de qui fe voyant pourfui vi par nos voyageurs , abandonna fa proye après en avoir mangé la moitié. L'autre moitié qui reftoit étoit néanmoins fi pefànte , que quatre hommes eurent bien de la peine à l'emporter. Par on peut juger de la grandeur 6c de la force de ces Ours.

Vers le détroit de Veygat , ils rencontrèrent une Lodige RufTienne (i). Ceux qui étoient fur cette Lodige, traitèrent avec beaucoup d'humanité les Hollandois , à qui cette ren- contre fit d'autant plus de plai/ir , que depuis treize mois ils n'avoient point vu d'autres d'hommes. Comme le Scorbut xègnoit parmi eux , ils trouvèrent heureufement dans ce païs- de l'herbe Britannique , qui y croît en abondance , 6c qui eft un remède fpéciiique pour ce mal. Us changèrent enfuit^

CO Petit vaifieau fait d'écorce d'arbre;

1 llj

70 HISTOIRE

' " le cours de leur navigation , &: ayant mouillé Je 1 8. d'Aoû^

Henri au cap de Caudinas , que cinq croix qui y font plantées , fon^ I V. voir de loin , ils entrèrent dans la mer Blanche , aprè^ 15 97' ^^^^^ ^'^^^ quatre- vingt dix lieues en trente heures , ils abor- dèrent d'abord aux fcpt Ifles , 6c enfuite le 26. d'Août à rifle de Kilduin , habitée par des Lappons. Ils envoyérenc delà un Lappon avec un de leurs gensjufqu'au port de S, Nicolas , pour s'informer s'il n'y avoir point de navire qui dût partir pour la Hollande. Le Lappon revint avec une let- tre du capitaine Jean Corneille Riyp , qui s'étoit féparé l'an- née précédente du capitaine Heemskerke à la hauteur de l'Ifle des Ours. Comme on croyoit qu'il avoit péri, on eue d'abord de la peine à croire que ce fût lui, Mais prefque dans le même tems , il arriva luî-même dans une efquif à Kilduin, & apporta de la bière de Roftock , du vin , de l'eau de vie , du pain , de la viande , du lard , du faumon , 6c du fucre , le tout en abondance. Ses compatriotes , après lui avoir té- moigné la joye qu'ils avoient de le revoir , reçurent avec plaifir ces rafraichilîèmens , qui leur donnèrent de nouvelles forces.

S'étant enfuite tous embarqués , ils entrèrent au bout de trois jours dans la baye de S. Nicolas , d>c montèrent près des Salines dans le vailTeau du capitaine Riyp. C'efl: , qu'après un fi long voyage , ils commencèrent à voir des arbres : fur le foir ils vinrent à S. Nicolas, Ce païs eft habité par des Ruf. fîens 6c des Lappons , peuple miférable , vêtu de peaux , ôc qui vit de la pêche. Ils n'ont point de grands navires , parce qu'ils ne croient pas en pouvoir faire ufage dans une mer il y a tant de glace ^ ils ont feulement de petites barques , avec lefquellesils côtoycnt le rivage , pour éviter le danger du naufrage ils s'expoferoient en doublant les Caps j ils les tranfportent fur leurs épaules d'une Anfe à une autre.

Nos voyageurs ayant amené à terre , 6c: jufque dans la ville de S. Nicolas , leur barque 6c leur chaloupe , avec lef- quelles , contre toute efpérance , ils avoient fait heurcufe- ment une navigation fi périlleufe , ils confacrèrent l'une dc l'autre à Dieu , comme un monument éternel de fes faveurs, avec la permiflion du Gouverneur de la ville, qui dépend du Czar. Ayant enfuite mis fur le navire du capitaine Riyp , I2

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVIT. 71

peu de marchandifes ôc de vivres qui leur reftoic , ils y mon- ■■■"■' '- térent eux-mêmes le i 5. de Septembre 3 £c quatre jours après Henri ayant palTë le >^arthure , ils entrèrent enfin dans la Meufe IV. le 29. d'Odobre , & ayant paflè par Delft , par la Haye, &: i Ç97. par Harlem , ils arrivèrent à Amfterdam le i . de Novembre. Ceux qui revinrent de ce voyage furent , le capitaine Heems. jkerke , Peterfon Vos , Gérard de Veer qui a fait la relation de ce voyage , Jean Vos Chirurgien , Jacque Janfens , Ster- renburg , Léonard Henri , Laurent Guillaume Jean Hil- lebrantz , Jacque Janfens Hoochwout , Pierre Corneille , Jean de Buifen , èc Jacque Everts. La relation qu'ils firent de leur voyage , a fait connoître à toute l'Europe , que c'è- toit une témérité de vouloir entreprendre le voyage d'O- rient par rOcean Septentrional , de qu'il n'y avoit aucune ell pérance d'y pouvoir jamais réuffir,

La même année cette flote Hollandoife de quatre vaif- Retonr des féaux, qui deux ans auparavant étoit partie pour les îndes , ^"|^" Onca- ôc qui s'étoit arrêtée l'année précédente autour de Pille de Java , revint enfin après un fi long voyage , êc arriva en HoL lande le 1 1. de Janvier. Comme on manquoit de matelots, on avoit jugé à propos de mettre le feu au vaifi[eau nommé l'Amflerdam , après avoir déchargé les marchandifes. Tan- dis que le navire nommé le Maurice côtoyoit le rivage Oc- cidental de l'Ifle de Java, on apprit par des chaloupes, èc par le moyen d'un homme qui parloit Portugais , que la ville de Ballambuan fituée au Sud-Ell de l'Ifle , étoit affiégée par le Roi de Paflaruan : ce Roi voifin , qui avoit époufé la fille du Roi de Ballambuan , après avoir couché avec elle , l'a- voit tuée 3 6c pour furcroît de méchanceté , il faifoit encore la guerre à fon beau-pére, 6c l'afiîégeoit dans fa ville Capi- tale. Us apprirent aufîi que ce Roi de Ballambuan étoit le même que celui dont parle Thomas Candish , dans fon Fûj>4~ ge des Indes , 6c qu'il avoit alors cent foixante ans (i). La ville étant bloquée , 6c les ennemis ayant détourné l'eau , lesafiiégés étoient réduits à de fàcheufes extrémités 3 la plu- part avoient péri par la famine. Les affiégeans étoient Maho- metans , 6c les afiiégés Idolâtres 3 cette différence de Religion

(i)^ II y a dans le texrc CLX. Ce pas ofe la corriger, parce quabfolu- pcut ê:re une erreur de chiffre. Je n'ai ment il peut ny en point avoir.

il

7t HISTOIRE

»! I I étoic le prétexte de la guerre. Le Roi de Belkmbuân en- Henri voya demander du fecours aux Hollandois j mais ceux-ci le I y. rcfuférenc , & alléguèrent que l'eau étoit trop baflc en cec j^cïj endroit, &: qu'il ne leur étoit pas poflible d'aborder.

Tandis qu'ils étoient à l'ancre, ils apperçurent pendant la nuit une nuée de chauvefouris , qui voltigcoient autour de leur vailFeau , 6c qui étoient de la grolTeur d'une corneille grifé : ils apprirent que les Infulaires mangeoient de ces oifeaux. Ils virent auiîl une grande quantité de Cicognes , qui au commencement du Printems ont coutume de pafler en Europe. Ils firent voile enfuite vers l'Ille de Bali fituée à l'Orient de Java , & le 17. de Janvier, ils mouillèrent du côté du Midi. Le lendemain une chaloupe vint donner avis , de la part des Infulaires , au vailleau le Maurice , que le Roi du païs fouhaitoit les voir , pour négocier avec eux 3 qu'il vouloit feulement fçavoir de quel païs ils étoient. Ils répon- dirent qu'ils étoient Hollandois.

Ayant doublé le Cap avec beaucoup de danger , les otages furent livrés de part ôc d'autre. Emanuel de Rodenbourg d'Amflerdam , & Jacque Cuper deDelft , furent donnés de la part des Hollandois 3 ils envoyèrent aufîi des prefens au Roi , qui confiftoient dans des étoffes de foye , ôc des mouf- quets bien travaillés. Le Roi les reçut avec beaucoup de plaifir. Cette Ifle eft fertile en ris & en citrons. On y trouve beaucoup d'oifeaux , des cochons d'un goût exquis, & d'au- tres bediaux , mais qui y font maigres , avec une grande quantité de chevaux. Les Infulaires font Idolâtres : l'un ado- re une vache , l'autre le Soleil 3 le culte dépend du caprice de chacun en particulier. Lorfqu'un homme meurt , toutes fes femmes fe jettent dans le bûcher l'on brûle fon corps. En forte que la mort d'un homme coûte quelquefois la vie à cinquante femmes 3 car il eft permis d'en avoir autant. Si quelques-unes de ces femmes refufent de donner à leur mari cette marque d'attachement , elles font deshonorées de paf- fent pour impudiques. L'habillement des hommes Se des fem- mes, àc leurs armes font comme à Bantam. Ils portent à la main un tuyau , auquel eft jointe une javeline longue environ d'une demi- aune 3 en foufflant dans ce tuyau ils lancent des flèches , donc un carquois qu'ils portent toujours fur leurs

épaules ,

DE J. A. DE THOU, Liv. CXVII. 73

épaules , eft rempli. Ils font ennemis mortels des Maures de ' ' '■ ^es Portugais. Les Nobles fe font porter dans une chaile, i-[ £ n ki -fur les épaules de leurs efclaves. Le l^oi efl: logé plus magni- 1 V. £quement que celui de Bantam , èc le montre lv)uvent en pu- 1597, hiic. Lorfqu'il marche , il eft précédé de gardes armes de piques garnies d'or fin , &: dont la pointe eft d'acier. On le voit affis fur un char ftiperbe , traîné par deux buffles blancs richement enharnachés , ayant un elciave alïïs derrière lui , qui le couvre d'un Parafol. Les Seigneurs de fi Cour le iui- vent dans le même appareil. Ce Prince qui aimoit beaucoup les étrangers, eut envie de retenir auprès de lui les Hollan- <lois qu'il avoit en otage j mais ceux-ci touchés du defir de revoir leur patrie, n'y voulurent point consentir. Les Infu- laires fefouvenoient encore que François Drack avoit abor- dé dans leur Ifle, il y avoit alors 19. ans.

Le 26.de Février, les Hollandois ayant misa la voile pour retourner dans leur pais , eurent toujours jufqu'au 12. de Mars un vent de Sud-£ft, qui lorfqu'ils furent au quatorziè- me degré , tourna un peu vers le Midi 3 enfuite à la faveur d'un vent de Sud , ils obfervèrent plus exactement l'Ide de Java , 6c connurent qu'elle n'avoit pas tant de largeur , dc qu'elle s'ètendoit moins vers le Midi , que les Géographes ne le marquent fur les Cartes. Un calme qui furvint , fit qu'on commença à diftribuer les vivres à l'équipage avec plus d'œ- conomie. Enfin étant à la hauteur de trente-trois degrés , ils apperçurent le continent d'Ethiopie ( i ). Des rofeaux flottans fur l'eau , une quantité de grands oifèaux qui ont le bec blanc, &; plu (leurs autres petits de différentes couleurs , dont le ven- îre eft blanc 6c les plumes du dos tachetées , leur firent juger qu'ils n'étoientpas fort éloignés du cap de Bonne-Efpérance. Le 6. de Mai ils s'approchèrent de l'ifle de Sainte Hélène; Le 26. du même mois ils y abordèrent avec les autres vaif- fèaux de la Ilote , qu'ils avoient perdus de vue , de ils fe rejoi- gnirent avec un grand plaidr. Enfin le 7. de Jiin, par un vent de Sud-Eft , ils paifèrent la Ligne. Le 16. du même mois , par un vent de Nord-Eft, ils paifèrent le Tropique du Capricorne. Ils trouvèrent dans ces parages une grande quan- tité de l'herbe nommée Sargaffe,6c beaucoup de Malabatrum.

(0 C'eft-à-dire, de l'Afrique.

74 HISTOIRE

' Ils virent auiC une grande quanntë de harangs qui voloienr.

H E N R ï La condition de ces pauvres animaux eft bien trille ^ ne trou- 1 V. vant point de fureté , ni dans les eaux , ni dans les airs, Lorf- j ^g_^ qu'ils font pourfuivis par les poilFons , ils s'élèvent dans l'air , ôc ils font auiîitot attaqués par les oiieaux j s'ils peuvenc s'échaper , ils iont contraints de ie précipiter dans la mer ^ & comme leur voiles a fatigués , ils font aifément lurpris ôc dévorés par les poilîons.C'eft ce qui fait que bien fouvent,pour éviter l'un & l'autre danger , ils entrent dans les navires , oii devenus la proye des hommes , ils n'ont pas une plu5 heu- re ufe deftinée. ^

Parvenus au trente-huitième degré , ils rangèrent les Aco« res , & alors ils eurent beaucoup à IbufFrir, 6c d un calme qui lurvint , 6c du Scorbut qui fe mit dans l'équipage , n'ayant ni bonnes nourritures , ni aucuns remèdes pour ioulager les malades. Enfin le 5 . d'Août ils entrèrent dans la Manche , 6c le I G. du même mois , ils arrivèrent à l'Kle du Texel , n'ayant perdu dans le retour qu'un feul de leurs compagnons.

Du Scorbut ^ l'occafion du Scorbut dont je viens de parler , 6c donc on fait fouvent mention dans les voyages de mer , je crois devoir finir ce livre par quelques obfervations fur cette ma- ladie. Si on en juge par fon nom , elle femble particulière aux Danois , aux Suédois^ aux Norvégiens , &c aux Lithua- niens , en ce que dans leur langage elle fignifie , Jambes rom- pues , ou Bouche rompue ( i ). Elle n'a pas été néanmoins in- connue aux Anciens , èc l'on croit que c'eft le mal qu'ils ap- pelloient , Scctotyrh} , 6c Stomac^cè. Ceux qui en font atta- qués ont des enflures 6c des ulcères au gofîer 6c aux gencives ;: ils Tentent de grandes douleurs d'eftomach leurs dents s'è- mouflènt 6c branlent : leurs genoux s'afFoibliflènt : leur chair s'enfle , devient molle , 6c fe flétrit ^ leur peau paroit livide 6c jaunâtre. Pline dit